L’entreprise, lieu social malgré elle (1/4)

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L’entreprise, lieu social malgré elle (1/4)

Ce dimanche 5 juin 2016, la très démocratique Suisse procédera à une votation relative à l’adoption (ou pas) du Revenu de Base Inconditionnel. Les suisses sont très partagés sur cette question absolument clivante (60% de NON a priori), principalement parce qu’une telle évolution sociétale, inédite à ce jour (ou presque), ouvre une nouvelle porte sur l’inconnu. L’inconnu et le changement font peur, toujours. Mais il faut surtout casser les idées reçues et faire abstraction, notamment pour les plus anciens, d’une vie passée à croire que le fait de percevoir un revenu et le travail sont indissociables.

Dans cette série dédiée au travail et à l’entreprise, nous nous posons la question de la place qu’occupe l’entreprise dans notre société occidentale et des conséquences pour cette dernière de la disparition progressive et programmée du travail (1/4).

Nous expliquerons pourquoi, selon nous, l’évolution libérale de l’économie mondiale consiste en une forme d’apartheid social (2/4).

Après quoi nous poserons la question de savoir pourquoi ceux qui prétendent que le travail est une valeur centrale ne rémunèrent pas celui-ci mais seulement le capital (3/4).

Enfin nous proposerons l’évolution que nous souhaiterions dans le domaine de la rémunération du travail (4/4).

Dernière précision avant que vous ne commenciez votre lecture, mais elle est de taille. Cette série d’articles constitue une profession de foi et une mise à nu de nos convictions les plus profondes. Nous voterions le yeux fermés pour le parti ou le candidat qui articulerait son programme politique et son action autour d’une telle proposition. Nous pensons quant à nous que les programmes se déclinant en plusieurs dizaines d’axes/ points / mesures / propositions (comme le sont ceux du PS, de l’UMP ou du FN) sont des programmes pensés pour ratisser des électeurs le plus largement possible mais n’offrant aucune vision, aucun projet. Un projet politique consiste en un cap (et un seul) autour duquel tout s’articule, tout se conjugue.

Comme toujours, nous apporterons des éléments factuels pour étayer notre propos quand cela nous paraîtra nécessaire, mais le lecteur devra garder à l’esprit que le contenu de cette série n’est pas une étude sociologique ni anthropologique sur le travail. Elle constitue avant tout une proposition d’ossature pour un programme politique innovant et qu’il est de tout cœur invité à le discuter, à l’amender, à l’enrichir en le commentant soit directement dans l’article, soit dans le forum, soit au travers des divers réseaux sociaux.

Merci d’avance à toutes celles et tous ceux qui accepteront de jouer le jeu du débat.


Nous avons tous eu l’occasion de découvrir, au travers de reportages, d’écrits d’explorateurs ou encore d’anthropologues, qu’il existe encore à notre époque des populations aux modes de vie primitifs. En Papouasie, en Afrique ou en pleine forêt amazonienne, subsistent encore des tribus dont la vie quotidienne pourrait être représentative d’une étape de notre évolution depuis longtemps dépassée.

Dans ces tribus, la vie est notamment rythmée par le souci de la subsistance. La chasse, la cueillette, la confection de vêtements ou l’amélioration de l’habitat sont des activités nécessaires réalisées le plus souvent en commun. Si certaines tâches sont plutôt réalisées par l’un ou l’autre sexe, il n’en demeure pas moins que chaque individu se doit de maîtriser de nombreuses compétences sans lesquelles ses chances de survie seraient considérablement amoindries.

Notre civilisation moderne est bien éloignée de ce mode de vie. Au contraire de ces sociétés toujours considérées comme primitives, la nôtre a fait le choix de l’efficacité maximale au travers de l’hyper-spécialisation d’une part, et de l’industrialisation d’autre part. Les aléas de la chasse ou de la cueillette (on prélève ce dont on a besoin) ont cédé leur place à l’élevage et à la culture (on stocke). Celui qui pratique l’élevage ne tue pas lui-même ses animaux mais confie cette tâche à des abattoirs qui livreront des carcasses à des bouchers qui les détailleront. Ni l’éleveur ni le boucher ne savent construire leur maison. Cette tâche est celle du maçon. Quand celui-ci a faim, il se procure la viande nécessaire auprès du boucher.

Avec la spécialisation des tâches (division du travail), l’humanité dite moderne a inventé une nouvelle façon de faire société. L’entraide a progressivement disparu au profit de l’inter-dépendance dont l’artisanat et l’entreprise sont des incarnations.

L’avènement de l’État dans sa forme la plus moderne – redistributive, sociale – a contribué, d’une certaine façon, à figer ce système. Il est difficilement possible pour un individu d’échapper au monde de l’entreprise qui est devenu malgré elle un agent essentiel de l’État : elle collecte la TVA, déclare et paie les cotisations des individus qui travaillent, abonde les caisses de retraite, etc.

En réalité, l’entreprise n’est pas seulement le lieu de production de biens et de services, motif réel qui a présidé à sa création. Elle est devenue, au fil du temps, des luttes sociales et des “communes”, le lieu essentiel de la vie de la nation : elle a besoin des individus qui travaillent à son service tout autant que ceux-ci ont besoin d’elle, quoique ceci est de moins en moins vrai, le progrès technologique rendant l’entreprise moins consommatrice de chaire humaine mais plus gourmande en micro-processeurs.

Si l’État a, au demeurant, mis en place des mécanismes assurantiels de prise en charge des individus qui, pour une raison ou pour une autre, se trouvent en dehors du circuit de l’entreprise, la vie de ces derniers sera bien moins aisée et confortable que s’ils avaient un travail. Car l’absence de travail, dans ce système intégré, prive tout individu d’un revenu ainsi que d’une intégration sociale quasi-complète que l’entreprise a commencé à prendre en charge dès lors que, aux 17ème et 18ème siècles, elle a détruit les anciennes formes de socialisation basées notamment sur l’appartenance à des communautés réduites et localisées : la famille, le village, la paroisse. En concentrant, pour ses besoins propres, les individus dans les villes au prix d’un exode rural, l’entreprise a privé ceux-ci d’un réseau de solidarités naturel en éclatant, notamment, la cellule familiale.

L’on voit bien que la place prise dans la société par l’entreprise ne correspond pas aux motivations qui ont présidé à sa création. Celle-ci est en général le fruit d’une démarche individuelle, parfois collective, qui peut servir plusieurs objectifs : rester maître de son destin, travailler pour soi, améliorer sa condition, proposer des biens ou services innovants, etc.

Cette contradiction presque ontologique entre l’idée que se font les individus de l’entreprise quand ils la créent et la réalité de ce qu’elle est devenue, fait de l’entreprise l’un des lieux privilégiés de la cristallisation des conflits qui surviennent dans le corps social. L’État joue ici un rôle essentiel en tant que régulateur qui doit faire cohabiter des intérêts souvent divergents, la protection des individus, quelle que soit la forme que celle-ci prenne, s’opposant souvent aux intérêts de l’entrepreneur (et pas de l’entreprise qui, elle, n’est qu’une construction juridique) qui se considère alors, dans un réflexe victimaire, comme un pigeon. On retrouve cette pseudo-incompréhension de partout dans la population, toutes classes confondues, quand il s’agit de payer l’impôt que d’aucuns considèrent comme un accaparement par “l’état-voleur” du fruit de leur labeur oubliant tous les bénéfices qu’ils en retirent jour après jour.

Or l’entrepreneur est lui aussi un individu qui ne saurait détacher son destin de celui de la communauté à laquelle il appartient. Choisir une autre voie, une autre façon de construire sa vie, ne revient pas à vivre à côté du reste de la population, en-dehors de la communauté, mais à participer autrement. Ceux qui pensent faire le choix d’une vie de liberté et d’objectifs égoïstes sont souvent rattrapés par la responsabilité sociale forte que celle-ci recèle. Car dès lors qu’il embauche l’entrepreneur n’est plus seul, et cette communauté de destins qui prend corps dans l’entreprise a 2 conséquences :

  1. sur le plan de la responsabilité tout d’abord : tout comme s’il fondait une famille, les choix de l’entrepreneur n’impactent plus uniquement sa propre personne mais également d’autres individus dépendants de lui. Comment justifier la toute-puissance de l’entrepreneur (l’actionnaire) et l’unilatéralisme des décisions qui sont prises ?
  2. sur le plan de l’équité enfin : l’entrepreneur qui développe son entreprise en ayant recours à l’embauche de salariés peut-il légitimement oublier ce qu’il leur doit lors du partage des profits ? Car le salaire est le coût du travail au sens du temps passé, certainement pas la rémunération de l’intelligence collective et de l’innovation permise par l’apport externe de compétences qu’il ne possède pas.

 

Depuis plus de 40 ans, nous assistons à une remise en cause de cette évolution de la société qui a fait de l’entreprise un acteur majeur du corps social. Le discours autour de la dérégulation vise à augmenter les profits des seuls actionnaires au dépens de la protection des individus. C’est une remise en cause du contrat social.

En organisant le libre-échange partout sur la planète, l’approche “libérale” fait pression sur les gouvernements nationaux pour qu’ils acceptent les conditions de cette dérégulation. Mais le font-ils vraiment contre leur gré ? Rien n’est moins sûr. Citons par exemple le TAFTA, négocié en secret par les états européens malgré le dépôt d’un recours auprès de la Commission européenne.

Les dés sont évidemment pipés puisque, face à un marché devenu mondial, les états ne peuvent opposer que leurs législations nationales.

Sous cet éclairage, les délocalisations apparaissent comme un sabordage savamment orchestré des capacités de production d’un territoire au profit temporaire d’un autre (exemple : Renault délocalise la production de ses véhicules en Roumanie -> les salariés roumains font grève pour obtenir une augmentation -> Renault délocalise de Roumanie vers le Maroc). Les conséquences pour les pays privés de leurs entreprises sont catastrophiques. Car quand le travail disparaît, c’est le système tout entier qui s’affaisse, celui-ci étant adossé au travail des individus, et ce principalement au sein des entreprises (plus de 90%).

Apparaît alors un premier paradoxe : à une époque où il est clair que le travail et la croissance tendent à disparaître, nos élus devraient travailler à l’élaboration d’un système alternatif qui ne s’appuierait ni sur le travail ni sur la croissance. Or c’est à l’exact contraire que nous assistons. Les lobbies patronaux, suivis par les états, font du retour du travail et de la croissance l’alpha et l’omega de toute action responsable et pragmatique, contraignant les populations à accepter par la force une remise en cause des acquis sociaux. A qui profite ce crime ?


Wake up.

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Je tente de décrypter l’actualité en croisant différentes sources d’informations dont je fournis systématiquement les liens.
Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j’ai des événements dans l’espoir de susciter un échange avec les lecteurs.
On me reproche à l’occasion de faire des articles trop longs, mais je m’efforce surtout d’être clair.
Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.

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