Le capitalisme n’est pas réformable – Entretien avec Alain Accardo

conference gesticulee
Économie mon amour, conférence gesticulée par A. Chaudot
21/05/2017

Le capitalisme n’est pas réformable – Entretien avec Alain Accardo

capitalism

L e capitalisme est-il réformable ?

Selon Alain Accardo, il serait illusoire d’espérer changer le capitalisme de l’intérieur ou même tout simplement d’amender celui-ci.

Il y a incompatibilité entre les finalités propres du capitalisme et le bonheur du genre humain. La lutte contre le capitalisme est condamnée à s’embourber, à s’enliser, comme elle l’est déjà, d’ailleurs, dans une rhétorique de l’anti-capitalisme.


C’est la “novlang” d’Orwell, qui substitue au pouvoir des mots les mots du pouvoir.

Nous avons récemment posté sur notre page Facebook une vidéo extraite d’un spectacle de Franck Lepage. Au vu du nombre de partages et de réactions positives que celle-ci a générés, il ne fait aucun doute que les propos de l’artiste “parlent” à la plupart d’entre nous.

Que nous dit Franck Lepage dans cette “conférence gesticulée” ?

Que les mots de notre vocabulaire nous permettent de penser la réalité et que, contre toute attente, ce n’est pas la réalité qui est première, mais les mots pour la décrire.

Pour illuster cela, l’artiste prend comme exemple le terme “exploité” qui a évolué en “défavorisé“.

Il aura fallu des années d’un long travail de sape pour que notre conscience évacue le premier au profit du second. La réalité demeure certes inchangée, mais “l’exploité“, qui est le résultat d’un processus de captation de la valeur créée, est devenu un “défavorisé“, c’est à dire quelqu’un qui n’a pas eu de chance.

Cette propension à vider les mots de leur sens pour mieux travestir la réalité sensible est à l’œuvre jour après jour dans nos sociétés ultra-médiatisées, et nous sommes capables de le percevoir, par petites touches infimes. C’est la “novlang” d’Orwell, qui substitue au pouvoir des mots les mots du pouvoir.

Prenons des exemples récents (mais nous pourrions nous amusez à en trouver le plus possible). Avec l’arrivée d’Emmanuel Macron dans le paysage politique français, le curseur s’est indéniablement déplacé vers la droite. Se prétendant de gauche avec une politique économique et sociale clairement marquée à droite, celui-ci a provoqué une extrême-gauchisation de la gauche simplement progressiste.

Dans le même temps, les médias renvoient dos-à-dos extrême-droite et extrême-gauche, laissant penser que ces “extrêmes” se vaudraient et ne seraient que les deux facettes d’une même médaille, celle de l’intolérance, de la violence et du populisme.

On voudrait disqualifier toute pensée alternative de gauche qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Dans sa conférence, Franck Lepage cite un auteur : Herbert Marcuse, selon lequel il n’est plus possible de faire une critique efficace du capitalisme parce que les mots pour le faire nous sont subtilisés les uns après les autres pour être remplacés par d’autres qui, en réalité, ne permettent plus de le faire (source probable mais non vérifiée : l’Homme Unidimensionnel, 1964).

Ce que dit Alain Accardo est, pour partie, une conséquence du processus décrit par Marcuse : s’il n’y a plus de mots, alors la critique du capitalisme s’enlise dans une rhétorique anti-capitaliste sans substance.

Ce phénomène, nous pouvons également l’observer depuis l’effondrement du Mur de Berlin et du bloc soviétique. Ces événements, postérieurs à Marcuse (disparu en 1979), ont consacré la victoire totale du capitalisme, travesti en “Monde Libre”, sur le communisme.

Il n’est plus possible depuis lors d’évoquer le terme de “communisme“, ni même celui de “Marx“, sans que le propos, la phrase, l’idée qu’ils côtoient ne soit immédiatement disqualifiées. Se prétendre “communiste” aujourd’hui, c’est s’exposer aux quolibets, aux moqueries, s’entendre rappeler sans cesse à quel point ce régime a été inhumain dans son ensemble. On cite Staline, le KGB, les goulags, les missiles de Cuba, la 3ème guerre mondiale, enfin l’enfer nucléaire et l’affaire est pliée. Il ne peut donc pas y avoir débat.

Même la Russie actuelle, celle de l’autocrate Poutine, a du mal à gérer cet héritage et substitue progressivement, dans la mémoire collective des russes, une célébration en l’honneur de l’armée russe à la commémoration des manifestations de février qui aboutiront à la Révolution d’Octobre. Car pour Poutine, rien n’est plus important que la stabilité (lire également l’Humanité : Lénine et la révolution, question gênante au pays de Poutine).

C’est en partie ce que dénonce Alain Accardo : un impossible dialogue. Mais même si celui-ci était possible, alors pour quelle réconciliation ?

 

Pour Alain Accardo, l’erreur et la prospérité des partis sociaux-démocrates, de plus en plus souvent qualifiés de sociaux-libéraux (observer la transformation verbale), est de croire qu’il est possible de changer le capitalisme de l’intérieur. Selon lui, il n’est pas possible d’amender le capitalisme, celui-ci étant absolument incompatible avec ce communisme qu’il appelle de ses vœux et que l’anthropologue David Graeber qualifie de “communisme fondamental” (Dette, 5.000 ans d’histoire ; p.119 ; édition L.L.L.) parce qu’il fonde les relations basiques et essentielles entre les individus d’une même communauté (la famille, une équipe dans une entreprise, une équipe sportive, etc.).

Pour Alain Accardo, le communisme est avant tout un état d’esprit, une modalité du vivre-ensemble qui n’implique pas de vivre dans le dénuement ni de renoncer au confort de la vie moderne, mais simplement de se respecter mutuellement en tant qu’humains qui vivent ensemble ici et maintenant. Ceci est-il possible au sein d’un système basé sur l’individualisme, la satisfaction des désirs et la pulsion consommatrice aiguillonnée par la publicité, le marketing et les médias, système dont nous sommes, individuellement, au travers du processus de socialisation, les créatures ?

Pour le sociologue, le communisme est la seule alternative possible au capitalisme, il n’y a pas de réconciliation possible entre ces deux contraires. Cette transition ne peut se faire qu’à la condition de collectiviser la propriété qui aliène : l’entreprise.

 

Chacun se fera sa propre opinion sur les propos d’Alain Accardo qui valent la peine d’être écoutés. Il est probable que, moins de 30 ans après la chute du Mur, ceux-ci restent inaudibles. Ou plutôt il est probable que, malgré le fait que l’on partage tout ou partie de son diagnostic sur le capitalisme, sa conclusion en faveur d’un communisme “véritable” ne paraisse pas aller de soi.

D’autre part, la proposition d’Alain Accardo nous enferme dans un choix binaire qui pourrait être révélateur de ce que dénonçait justement Marcuse : privés des mots et des concepts nécessaires à l’élaboration d’une critique efficace du capitalisme, nous ne sommes plus capable de penser une alternative qui ne soit pas l’exact contraire de ce que nous critiquons.

En réalité la question qu’il faut poser est celle de savoir si être anti-capitaliste signifie être communiste et si, inversement, être anti-communiste équivaut à être capitaliste.

Un individu peut-il en effet être anti-communiste et anti-capitaliste en même temps ?

Peut-on penser une collectivisation de l’entreprise qui ne soit pas synonyme d’un immense secteur publique omniprésent et d’une planification centralisée au niveau d’un état jacobin ?

Est-il possible de conjuguer collectivisation des entreprises et liberté d’entreprendre ?

Si la réponse à l’une des questions qui précèdent est positive, alors c’est qu’un autre monde est sans doute possible.

 

Wake up.

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Je tente de décrypter l'actualité en croisant différentes sources d'informations dont je fournis systématiquement les liens. Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j'ai des événements dans l'espoir de susciter un échange avec les lecteurs. On me reproche à l'occasion de faire des articles trop longs, mais je m'efforce surtout d'être clair. Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.

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Le capitalisme n'est pas réformable - Entretien avec Alain Accardo

Dans un entretien vidéo, le sociologue Alain Accardo nous livre son sentiment sur le caractère absolument non-réformable du capitalisme.
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