Le virage sécuritaire qui déporte les passagers clandestins

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Le virage sécuritaire qui déporte les passagers clandestins

Déporter

Il y a une actualité en France qui s’articule autour de 3 axes qui dessinent ce que seront les thèmes de la campagne présidentielle de 2017 : la sécurité, la croissance et l’emploi. Ces 3 axes, si l’on en croit le discours politique, possèdent un dénominateur commun qui est l’immigration.

Or l’actualité en France ne doit pas être l’arbre qui masque la forêt.

Il existe un mouvement global de repli des économies occidentales (on aurait dit, autrefois, industrialisées, mais elles ne sont plus les seules). Ce repli n’est pas qu’économique. Il prend la forme d’un repli identitaire. On ne pouvait rêver pire.

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L’actualité en France

Les récents attentats menés en France par des français à la solde de l’organisation “État islamique” ont eu pour conséquences de polluer les sphères politique et médiatique avec des problématiques “décalées” au regard des vrais besoins des français.

La déchéance de nationalité, l’intensification des frappes armées au Moyen-Orient (Iraq, Syrie) ou encore la constitutionnalisation de l’état d’urgence (et le caractère permanent à venir de celui-ci) polarisent l’attention des français, qui accueillent certes favorablement ce virage sécuritaire, mais sans aucun discernement.

Les français ont peur, et cette peur, instrumentalisée et exacerbée par un pouvoir politique en perdition, les conduit à laisser s’exprimer un agacement et une hostilité face à l’immigration refoulés depuis trop longtemps.

Mais ces réponses aux événements sont des réponses à des problématiques politiciennes consistant à enrayer l’avancée du Front National, non pas pour lutter contre ses idées mais pour rester dans la course. Ce dernier, après avoir été la cible de l’UMP au cours des années Sarkozy, est également devenu l’homme à abattre du PS qui s’attend à une grave déroute lors des prochaines élections présidentielles de 2017.

Les stratégies de l’UMP et du PS en vue de ce scrutin sont absolument limpides et identiques : il faut parier sur la présence du Front National au second tour pour être quasiment certain de s’assurer la victoire. Dans cette perspective, le recyclage des idées du Front National est une nécessité. En permettant à des français de voter contre l’immigration sans voter pour le Front National, ces partis s’assurent un report de voix en même temps qu’ils déculpabilisent les électeurs. Leur cynisme est à la hauteur de leur irresponsabilité.

En toute objectivité, aucune de ces réponses ne saurait enrayer la radicalisation dans les banlieues ni le terrorisme, car aucune d’entre elles ne s’attaque aux causes qui pourraient expliquer pourquoi des français décident de partir grossir les rangs d’une organisation terroriste sévissant principalement au Moyen-Orient et au Sahel. Ces causes sont le sentiment d’abandon et, dans ce contexte où resurgit le religieux comme critère identitaire, l’absence de croyance en un quelconque idéal fédérateur et mobilisateur comme devrait l’être la République. Pour ces individus, le politique est mort. Voilà le scandale.

D’aucuns prétendront que l’état s’engage pourtant pour la croissance et l’emploi, contre le chômage des jeunes, pour la formation des chômeurs. Mais ce n’est que partiellement vrai. L’état dépense des budgets irresponsables pour montrer qu’il agit (c’est une campagne électorale cachée financée avec des fonds publiques), mais ces budgets sont principalement engagés dans le cadre de politiques de soutien de l’offre dont les français ne recueillent que peu de fruits, exception faite des grands patrons et des actionnaires qui constatent un accroissement de leurs profits.

Seuls les contrats aidés semblent avoir des effets positifs selon une étude de l’INSEE, mais ceci n’est vrai que pour les contrats aidés dans le secteur marchand. Les contrats aidés du secteur publics seraient quant à eux plus un handicap pour ceux qui en bénéficient qu’un avantage.

D’autre part ces contrats aidés consistent grosso modo en des emplois subventionnés exonérés partiellement ou totalement de charges. Ils organisent donc un turn over dans les entreprises qui y recourent, condamnant leurs bénéficiaires à connaître une nouvelle période de chômage une fois le terme du contrat échu.

En aucun cas l’état n’agit sur le problème de fond qu’engendrent la mondialisation de l’économie et les délocalisations qui lui sont consubstantielles : la disparition progressive de l’emploi. L’état ne pense pas cette étape du développement, il la subit. Pire, il la provoque tel un pompier pyromane.

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Les échos au niveau européen

Diplo_2016_01On peut supposer en revanche que les attaques qui ont eu lieu en France serviront de prétextes utiles aux dirigeants européens pour justifier une fermeture des frontières de l’Union aux migrants en provenance des pays directement concernés par le problème qu’est Daesh (organisation État islamique). L’Europe a d’ores et déjà mis sur pied une nouvelle police des frontières destinée à renforcer le dispositif Frontex, participant à l’érection de murs qu’elle condamne par ailleurs au nom des Droits de l’Homme. “Haro sur Schengen” titre Le Monde Diplomatique de janvier 2016 pour dénoncer une fuite en avant sécuritaire qui ne touche pas que la France.

On notera que la décision de la chancelière Angela Merkel d’ouvrir les frontières allemandes aux migrants avait immédiatement provoqué de vives réactions de la part de ses homologues européens, réactions tout à fait contraires aux sentiments d’injustice et de compassion ressentis par la population européenne dans son ensemble le jour où la photo d’un petit syrien mort sur une plage était publiée dans tous les médias.

Les événements de Cologne vont permettre aux dirigeants allemands, et plus généralement européens, de reprendre la main sur ce sujet avec l’assentiment général des populations auxquelles on démontre jour après jour que les problèmes s’accumulent au fur et à mesure que de nouveaux migrants arrivent sur le sol européen. Un responsable de la CDU a même évoqué la possibilité de lever les obstacles juridiques qui s’opposent à la “déportation” des réfugiés convaincus d’avoir participé aux agressions. Certains tabous tombent outre-Rhin…

Depuis plusieurs décennies, les discours nationalistes (anti-immigration) puis souverainistes (anti-européen) ont pris de l’importance en Europe. Tout d’abord confinés à la sphère nationaliste, qui voyait en l’étranger une menace pour la pureté ethnique et pour l’emploi dans un contexte où ce dernier commençait à se raréfier (chocs pétroliers, mondialisation, montée du chômage), ceux-ci ont progressivement déteint sur le discours politique traditionnel des partis au pouvoir incapables de lutter efficacement contre l’appauvrissement et la précarisation de leurs populations.

Il est indéniable que la mondialisation croissante de l’économie et de la production industrielle font partie des causes premières de ces tendances. Malgré tout, les partis “traditionnels” continuent de favoriser les traités de libre-échange et la financiarisation de leurs économies nationales, provoquant d’une main les problèmes qu’ils ne parviennent plus à gérer de l’autre et sur lesquels ils font pourtant campagne : la croissance, l’emploi, etc.

L’Europe se construit donc de façon schizophrène. En promouvant toujours plus les idées libérales (libre-échangisme, chasse aux dettes, déréglementation tout azimut, pour ne citer que celles-ci), elle contribue à saccager les économies nationales, détruisant les équilibres financiers qui sous-tendent le fonctionnement de l’état-providence.

Dans le même temps, sa monnaie empêche ces dernières de procéder à toute dévaluation pour réaliser les gains de compétitivité rendus nécessaires par la compétition internationales à laquelle elle souscrit. Last but not least, la forme actuelle de l’Europe, entre fédéralisme et coopération d’états-nations, favorise une concurrence interne mortifère par un non-alignement des politiques fiscales et sociales.

Comme la compétitivité ne peut s’obtenir que sur le travail, c’est-à-dire les salaires (licenciements, gel des salaires), elle génère de la pauvreté et de la précarité qui sont le terreau sur lequel se développent le sentiment d’abandon, la radicalisation et le communautarisme.

Les gouvernements nationaux, dépossédés d’une partie de leurs prérogatives, sont pris entre le marteau et l’enclume et promettent à leurs populations excédées des améliorations sur les fronts de la croissance et de l’emploi qui sont présentés comme les deux faces d’une même médaille. Or ces promesses reposent sur des aides aux entreprises (pour les gains de productivité), donc sur un ressort libéral, dont les 20 ou 30 dernières années nous montrent qu’elles n’ont servi à rien si ce n’est à enrichir les entreprises et leurs actionnaires.

Dans le même ordre d’idée, les substantielles économies réalisées par le secteur privé à la faveur de la chute des cours du pétrole au cours des derniers mois ont donné lieu à une augmentation de leurs marges mais n’ont aucunement contribué, comme on aurait pu s’y attendre, à une amélioration de leur compétitivité.

Il y a donc un décalage patent entre le discours tenu par les organisations patronales et ce qu’elles font sur le terrain. Leur donner de l’argent pour qu’elles embauchent, c’est comme engager son véhicule dans une voie sans issue.

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Le cauchemar américain

La libéralisation à outrance, pensée et mise en œuvre immédiatement après les chocs pétroliers, est intervenue sous l’impulsion de Ronald Reagan et Margaret Thatcher au tout début des années 80. Depuis lors, pauvreté et précarisation s’accélèrent, aux États-Unis comme ailleurs, alors que la déréglementation était sensée relancer les machines économiques. Paradoxalement, la croissance, même faible, a permis de mettre en évidence que la répartition de la richesse créée s’est faite aux dépens des salaires et du pouvoir d’achat qu’elles auraient dû faire décoller.

Cette poussée libérale s’est faite, et continue à se faire, dans toutes les directions. Nous avons déjà évoqué l’axe transatlantique (avec le TAFTA notamment), mais cela est également vrai entre les États-Unis et le Mexique.

La conséquence ne s’est pas faite attendre. Des millions de mexicains, poussés par la pauvreté et l’absence totale de perspectives dans leur pays, ont illégalement franchi le mur qui devait protéger les États-Unis de cette immigration économique clandestine.

La campagne électorale qui se déroule actuellement outre-Atlantique montre que la propension au repli sur soi n’est pas vraie qu’en France ou en Europe. Le candidat Donald Trump, qui n’hésite jamais à franchir le mur du con, parle de construire un “vrai mur” entre le Mexique et les États-Unis (payable par le Mexique selon son programme électoral), de même qu’il promet de “déporter” les clandestins venus voler les emplois américains (article CNN News), à l’image d’un Eric Zemmour proposant de déporter les musulmans de France. Enfin, et la boucle sera pour ainsi dire bouclée, celui-ci compte revenir sur le droit du sol en matière de naissance, ce qui n’est pas sans ressembler aux propositions des partis nationalistes européens que notre Parti Socialiste national reprend à son compte.

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Le virage sécuritaire de l’Occident déporte ses passagers clandestins

En France, nos élites promeuvent la “mobilité” et ne tarissent pas d’éloges sur “ces français qui réussissent à l’étranger” (2,5 à 3 millions selon un enquête Ipsos). Ici encore, nous pouvons noter une contradiction entre les belles paroles et la réalité : ce qui est bon pour nous ne l’est pas pour “l’autre”. Quand des étrangers viennent en Europe, il s’agit juste de profiteurs intéressés par notre protection sociale.

Les discours nationalistes, nous le voyons, ne sont pas un particularisme français ni même européen. Ils se développent partout où des intérêts économiques sont menacées, faisant peser sur “les étrangers” la responsabilité d’une dégradation de la situation économique et sociale nationale alors que ceux-ci ne sont que les premières victimes d’un impérialisme économique qui ne dit pas son nom. Ces individus sont menacés à cause de ce que la loterie de la naissance a fait d’eux : des porto-ricains, des mexicains, des syriens, des afghans, etc.

Il devient urgent de réfléchir collectivement à la cohérence des politiques qui sont menées en notre nom ou alors nous allons nous rendre co-responsables de grosses bêtises comme la déportation massive d’étrangers de nos contrées.

Souhaitons-nous aller plus loin encore dans la voie libérale ? Si tel est le cas, le discours politique doit assumer les conséquences de ce choix et en annoncer clairement la couleur : le chômage est une conséquence de la mondialisation.

Bien sûr, certains (dont les lobbies patronaux) affirmeront que le chômage n’est nullement la conséquence du libéralisme, mais de notre mauvaise compétitivité, celle-ci reflétant nos choix en matière de protection sociale. Dans ce cas, préférons-nous conserver notre protection sociale ou, au contraire, sommes-nous prêts à prendre le risque de la précarité pour que nos entreprises soient plus compétitives ? Enfin, qu’avons-nous à gagner de cette compétitivité retrouvée si rien ne nous assure que nous profiterons justement des fruits de nos efforts ?

Incapables de trancher cette question à laquelle la population n’est aucunement associée, nos gouvernants s’engouffrent dangereusement dans ce qui leur parait être la seule option acceptable : la préférence nationale. Si nous laissons faire cela, nous devrons vivre avec l’idée que, chaque jour, de nombreux migrants viendront fracasser leurs vies sur les murs que nous commençons à dresser autour de nous. Et une fois que ces citadelles seront construites, la prochaine étape consistera à en expulser ceux qui y vivent depuis déjà bien longtemps. D’abord pour des prétextes sécuritaires. Et ensuite ?

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Je tente de décrypter l'actualité en croisant différentes sources d'informations dont je fournis systématiquement les liens. Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j'ai des événements dans l'espoir de susciter un échange avec les lecteurs. On me reproche à l'occasion de faire des articles trop longs, mais je m'efforce surtout d'être clair. Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.
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Le virage sécuritaire qui déporte les passagers clandestins

L'occident dans son ensemble prend un virage sécuritaire qui risque de déporter ses passagers clandestins. Celui-ci sert de prétexte à un repli identitaire qui n'a d'autre vocation que de protéger nos richesses.
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