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Plaidoyer pour une vraie crise

http://blorg.canalblog.com/archives/2014/01/07/28886346.html

Une erreur tactique de Hollande

Avec le pacte de responsabilité, Hollande commet une double-erreur.

En premier lieu, il prend une décision droitière qui accroît le sentiment d’indifférenciation entre UMP et PS, les deux principaux partis de gouvernement en France. Un nombre important de citoyens-électeurs pensent dores et déjà qu’il n’existe pas de véritable clivage entre droite et gauche. L’un des derniers piliers qui marquait la droite est tombé quand Hollande a parlé d’un pacte de responsabilité accompagné de 30 milliards d’euros. Les quelques français qui avaient fondé un espoir sur un vote de gauche aux dernières présidentielles se sentent floués. Les FN exulte : il l’avait toujours dit, droite et gauche, en France, c’est blanc bonnet et bonnet blanc.

http://blorg.canalblog.com/archives/2014/01/07/28886346.html

Une erreur tactique de Hollande

Ensuite, en sous-traitant la création des emplois au secteur privé, il prend acte de l’incapacité de l’état à mettre en place les conditions propices à la création d’emplois sur notre territoire. L’état n’aurait plus la foi, serait déprimé, se sentant incapable de changer quoi que ce soit pour sortir du marasme. Donc il paie pour se débarrasser d’un problème sans garantie aucune de la part des entreprises. Les partenaires sociaux, certes, discutent pour délimiter les contours de ce “pacte”, mais les entreprises restent arc-boutées sur le principe absolu d’une absence totale d’obligation et d’engagement quels qu’ils soient. Cette attitude n’est absolument pas compatible, ou cohérente, avec l’urgence qui semble caractériser l’action de l’état et la vie des français en général.

Il parait qu’on ne négocie pas en position de force.

Notre monde change. Pourtant, le plus dangereux reste toutefois que nos élites politiques, élus ou grands commis de l’Etat, dont la mission est, en théorie, d’avoir une vision pour les uns et de mettre en oeuvre les conditions de sa réalisation pour les autres, paraissent dans l’incapacité de le faire. Même l’accompagnement de ces changements devient difficile, voire impossible. Alors imaginer une rupture, scier la branche sur laquelle nous sommes assis, c’est du délire… Il se murmure que “ça” pourrait donc durer.

La crise, “c’est quand le vieux ne veut pas mourir et que le neuf ne peut pas naître”. La célèbre formule de Gramsci, philosophe italien marxiste de l’entre-deux- guerres, s’applique parfaitement à l’époque que nous vivons.

in “Gramscien, le rendez-vous manqué de la France avec la 3e révolution industrielle“, par Philippe Plassart, LeNouvelEconomiste.fr

Cette citation par Philippe Plassart a de quoi nous toucher en plein cœur quand nous la lisons parce qu’elle exprime simplement des choses compliquées, cette “crise” que l’on ressent plus ou moins diffusément, mais qu’il est difficile de verbaliser du fait de la complexité du sujet. Et aussi parce que nous sommes immergés dans ce monde en crise qui n’arrive pas à changer, ou pas assez vite ; sans recul, “la gueule dans le guidon”. Alors quand on rajoute nos préjugés, forcément ça complique.

La crise par-dessus la crise : celle du socialisme de marché / de la démocratie sociale

Que voyons-nous lorsque nous considérons le récent virage à droite pris par F. Hollande avec le pacte de responsabilité ? Qu’entendons-nous quand L. Jospin déclare, avant son échec à l’élection présidentielle, que “l’état ne peut pas tout” ? Que le socialisme de marché (la sociale démocratie) est en panne. Depuis plus de 30 ans les extrêmes montent, les exclusions s’accroissent, sont de plus en plus flagrantes, comme sont flagrants les écarts de revenus qui s’amplifient. L’état, perdu, laisse certains lobbys prendre les manettes tant que c’est bon pour l’emploi, donc la consommation, donc la croissance, etc.

Sauf que ça ne fonctionne plus. Le monde autour a évolué. La Chine, le Brésil, l’Afrique du Sud, la Corée veulent aussi leur part du gâteau et la tectonique que cela engendre fracasse comme un fétu de paille nos modèles, rigides, qui datent du 19ème siècle. Sous la pression :

  1. des gains de productivité gigantesques permis par l’automatisation / l’informatisation / la robotisation ;
  2. du partage qui s’opère au niveau mondial de la ressource “travail” sur la seule considération de son coût et des délocalisations qui s’en suivent ;
  3. du partage de plus en plus inégal des richesses créées au sein d’un même espace ;
  4. du transfert massif des capitaux disponibles de l’économie réelle vers la sphère strictement financière de l’économie (la grande loterie où se pratique le trading à grande vitesse, c’est à dire la capacité de multiplier des opérations d’achat-vente de titres ne prenant pas plus d’une nano-seconde ; du délit d’initié à l’échelle industrielle !)

nos économies s’appauvrissent. Le chômage de masse touche, en France, 1 personne sur 9 ; tout le monde est concerné. Or si le marché montre ses limites en tant que système de redistribution de la richesse créée, donc en tant que facteur de notre organisation sociale, alors mécaniquement le socialisme de marché atteint lui aussi ses limites. Quand il n’est plus financé, le système de péréquation sociale qu’est l’état-providence n’opère plus et la réalité est enfin dévoilée.

And the winner is…

Parce que nos états-providence sont basés sur un modèle de répartition des richesses qui dépend entièrement du travail, le changement parait impossible à opérer, comme réparer un moteur qui tourne encore. Le fait que le travail s’en aille là où il est meilleur marché est normal : c’est le principe même de notre modèle économique que de maximiser le profit. Et nous en profitons en tant que consommateurs puisque nous consommons moins cher. Mais en tant que travailleurs dépendant de leurs salaires est-ce toujours le cas ? Ce dumping social est une réalité que l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) a favorisé. Dans nos pays, l’industriel marque le pas au profit de l’importateur. Ricardo is alive.

Donc certains emplois s’en vont. D’autres disparaissent. Les chômeurs s’accumulent. Non seulement ils ne rapportent plus rien ou presque, mais en plus ils coûtent (d’où on peut déduire l’équation d’Hollande : il coûte moins cher de payer les entreprises pour embaucher des gens à ne rien faire que de payer des gens à ne rien faire d’autre que chercher un emploi). L’endettement des états prend des proportions qui feraient de n’importe lequel d’entre nous un délinquant, “interdit bancaire” avec fichage, confiscation des moyens de paiement, etc. Depuis des décennies, la droite veut nous faire accroire que la dérégulation et l’assouplissement du code du travail sont l’alpha et l’oméga de la bonne santé de l’emploi. A présent, la gauche signe un chèque en blanc au lobby des entreprises, sous-traitant la création d’emplois au secteur privé qui devient juge et partie. Dans un article du Monde Diplomatique (les entreprises ne créent pas l’emploi) Frédéric Lordon est clairvoyant quand il rapporte les propos de Jean-François Roubaud (patron de la CGPME) puis conclue sur le fait qu’effectivement les entreprises ne créent pas l’emploi :

Le Monde Diplomatique, mars 2014

Le Monde Diplomatique, mars 2014

Et voilà ce gros nigaud de Roubaud qui déballe tout sans malice ni crier gare : « encore faut-il que les carnets de commandes se remplissent… » [16] répond-il en toute candeur à la question de savoir si « les entreprises sont prêtes à embaucher en échange » [17]. […] En d’autres termes, les emplois ne sont que le reflet de demandes passivement perçues. Aucun geste « créateur » du type de celui que revendique l’idéologie patronale là-dedans. Les entrepreneurs et les entreprises ne créent rien (en tout cas en matière d’emploi) — ce qui ne veut pas dire qu’elles ne font rien : elles se font concurrence pour capter comme elles peuvent des flux de revenu-demande, et font leur boulot avec ça.

Mais les entreprises n’en sont pas passives pour autant. Contrairement à la population des travailleurs qui n’est pas représentée de façon unifiée (quelques partis d’extrême-gauche, à peine audibles, et pas du tout crédibles faute de relooker leurs discours marxisants ; des syndicats qui ne couvrent pas toute la population active), les entreprises sont bien structurées et organisées et sont ainsi plus à même de peser sur le débat public ainsi que l’explique F. Lordon.

Cependant, n’y a-t-il pas une contradiction à dire que le capital a toute initiative et qu’il prend — activement — la société en otage, quand, par ailleurs, on soutient que les entreprises sont réduites à enregistrer — passivement — des demandes qu’elles n’ont aucun pouvoir de former, et qu’elles n’ont dès lors nulle capacité de « créer l’emploi ». Il n’y a là en fait rien de contradictoire mais l’effet d’une asymétrie d’échelle, et une discontinuité classique quand on passe du microéconomique au macroéconomique. Les entreprises séparément n’ont aucune prise sur rien. C’est la composition de toutes leurs décisions qui fait tout. Mais cette composition est la plupart du temps inintentionnelle et sans cohérence spéciale — on en constate juste le résultat —, puisque c’est précisément le propre d’une économie de marché, c’est-à-dire d’une économie décentralisée que les agents y prennent leurs décisions par devers eux et sans coordination avec les autres. Aussi chacun d’eux est-il renvoyé à son isolement et à sa condition passive. La situation change lorsque se présente un coordinateur. Le « capital » prend peut-être son sens le plus haut lorsqu’il apparaît ainsi sous l’espèce de la collectivité coordonnée des détenteurs de moyens de production. C’est par passage du microéconomique au macroéconomique, c’est-à-dire de l’entreprise au capital, qu’apparaît véritablement la lutte de classes à l’échelle de la société entière, soit : un groupe constitué et unifié contre le reste.

in Le Monde Diplomatique, mars 2014

Nous ne devons pas oublier que le chômage est une bénédiction pour les entreprises : plus il y a de chômeurs, meilleur marché est l’emploi. Si nous étions en situation de plein emploi, les travailleurs seraient hors-de-prix et les prix des produits nationaux ne seraient toujours pas concurrentiels sur le marché mondial.

A quand la vraie crise qui fait que ça change ?

Nos sociétés, pourtant riches, organisées, ne sont pas à l’abri de la douleur. Quel seuil de douleur sommes-nous prêts à supporter ? Nos parents, les baby-boomers, ont raflé la mise : ils auront eu les emplois, la santé, la retraite, le nucléaire, le plastique, laissant aux générations suivantes le soin de payer la note. Allons-nous également nous contenter de passer la patate chaude à nos enfants 2 générations après ou agir pour que cesse le statu quo ? De quel levier d’action disposons-nous pour une éventuelle refondation sociale ?

F. Lordon : Tous les individus ont […] leur point d’intolérable. Nul ne sait où il se trouve a priori. Et on peut en dire autant des masses.

L. Adler : Il faut que cet intolérable soit contagieux.

F. L. : Absolument. Ça c’est la clé du changement social. Il faut que cet intolérable soit contagieux pour déterminer un mouvement de corps suffisamment puissant , c’est à dire suffisamment nombreux, pour qu’il se passe quelque chose. Alors toute la question est celle de la contagion et du passage coordonné par des individus nombreux de leur point d’intolérable.

Entretien avec Laure Adler, in “Hors-Champs”, France-Culture, 26 novembre 2013

Le meurtre avant la refondation sociale.

René Girard a travaillé sur cette question que se pose Frédéric Lordon quant à la contagion et au passage coordonné par une foule de son point d’intolérable. Ce moment, c’est l’apparition, la mise en évidence du scandale. C’est l’étincelle qui déclenche la réaction en chaîne qui aboutira, après le meurtre fondateur, à l’unification de tous les individus en une communauté. Ce meurtre fondateur sera reproduit rituellement – mais symboliquement – afin d’entretenir la flamme, l’esprit, le lien qui fonde la communauté.

Cette théorie est très féconde et beaucoup d’événements peuvent être lus au travers de cette grille de lecture. R. Girard a beaucoup travaillé sur le personnage de Jésus, mais on peut également citer la décapitation de Louis XVI qui fonde un nouveau contrat social en même temps que la République française.

Abattre une statue de Lénine à Moscou ou un mur à Berlin est également un meurtre fondateur quand il implique une foule. C’est le symbole que l’on tue collectivement, le père symbolique qui maintient l’ordre et la cohésion au sein de son groupe (l’émancipation selon Freud, œdipe ou  horde primitive).

Frédéric Lordon, économiste et philosophe, préconise pour sa part le meurtre de la Bourse parce qu’elle symbolise l’hubris – la démesure – du capitalisme. F. Hollande et lui on donc le même ennemi. Mais ses propositions ne s’arrêtent pas là. Il est également partisan d’un retour à une monnaie nationale (donc du meurtre symbolique de l’Euro) qui garantirait à nouveau à l’état national la possibilité d’agir. Non pas qu’il accrédite les thèses frontistes du repli sur soi, mais parce qu’il considère que l’Europe, dans sa structure actuelle, a dépossédé les peuples de la capacité de choisir leurs fins et leurs moyens. Il critique donc le défaut subséquent de démocratie.

Je ne suis pas convaincu par ce retour en arrière et serais plutôt partisan d’un bon coup-de-pied-au-cul de nos institutions européennes afin de reprendre le processus où il est tombé en panne. En effet, la réflexion de F. Lordon, si on la pousse jusqu’au bout de sa logique, fait imploser le modèle, chacun reprenant son autonomie monétaire, sa politique de change, les possibles dévaluations, donc la concurrence entre européens. Or, tuer l’Europe, ce serait également tuer son intention fondatrice : le meurtre symbolique de l’état nation européen (ou plutôt sa mise à mort définitive après que celui-ci ait tenté à plusieurs reprises de se suicider au cours des 19ème et 20ème siècles), donc la paix, et le retour au chacun pour soi continental. L’Europe a besoin d’un destin commun – plus de la nation qu’elle doit à présent dépasser – mais pas uniquement d’un marché commun, dérégulé qui plus est. C’est là que le bât blesse, donc là qu’il faut agir (voir les propositions de P. Larrouturou sur ce point).

Le pharmakos : celui à qui l’on fait endosser la responsabilité du mal latent.

Dans le processus girardien de refondation sociale, l’unité de la foule se fait aux dépens d’une victime commune, un bouc-émissaire : le pharmakos, qui est, comme son nom l’indique, à la fois poison ET remède. Celui-ci meurt généralement lynché, taillé en pièce, sans qu’il soit possible d’attribuer sa mort à un individu en particulier. Il y a responsabilité collective de la foule. On peut observer ce genre de scènes quotidiennement en Centrafrique depuis quelques semaines ou encore au travers des lapidations qui peuvent avoir lieu dans des pays comme l’Iran ou la Libye.

Quand il parle d’un “puissant et nombreux mouvement de corps“, F. Lordon pense-t-il à une vraie révolution qui change les rapports de force ou seulement à une révolution des consciences ?

Car cette dernière est engagée depuis longtemps en fait. Le discrédit, voire le rejet, des partis traditionnels de gouvernement, leur alternance quasi-systématique d’une élection sur l’autre, les taux de participation aux différents scrutins qui n’en finissent plus de s’effondrer, le discours du tous-pourris qui s’enracine, la montée des extrêmes qui se concrétisera bientôt avec la prise probable du pouvoir par le Front National (d’abord lors des européennes, puis aux présidentielles, si ce n’est de 2017 alors de 2022) sont autant de symptômes qui annoncent la fin d’un modèle.

En réalité, le risque le plus prégnant actuellement est que la réponse collective à ce cercle vicieux de la crise du capitalisme et du libéralisme mondialisé, et de l’effet de sape que celle-ci a sur nos organisations sociales, ne soit pas la bonne. Que le pharmakos désigné, le bouc-émissaire, ne soit pas le bon et donc que l’effet escompté ne soit pas au rendez-vous. Qui, aujourd’hui, constituerait le meilleur pharmakos ?  Les entreprises, qui tirent les marrons du feu ; l’Europe, qui nous privent parait-il des armes nécessaires à un nouveau départ – monnaies nationales, dévaluations compétitives et diminution de la charge de la dette en prime ; les partis traditionnels de gouvernement qui démontrent depuis 40 ans leur incapacité à trouver des solutions ; les citoyens ?

La probabilité d’un vote FN plus fort que jamais est le signe que les français rejettent l’éventualité même qu’une solution puisse venir d’un parti de gouvernement traditionnel qui est accusé (à tort ?) d’incompétence, d’affairisme, de corruption, d’élitisme, toutes sortes de maux dont les populations se sentent les victimes. L’Autriche et la Hongrie ont initié la liste des pays qui auront basculé dans les populismes au sein de l’Union Européenne. L’Italie de gouvernement aura longtemps flirté avec la Ligue du Nord. Les indignés ont manifesté au Portugal, en Espagne, en Grèce. Grèce où l’Aube Nouvelle progresse. Il y a donc fort à craindre que la France ne bascule à son tour en saignant sur l’autel de la préférence nationale les agneaux UMP et PS. L’arme du sacrifice sera-t-elle estampillée “made in France” ?

La Suisse a récemment procédé à une votation relative à la maîtrise des flux d’étrangers sur son sol afin de protéger ses emplois. Bien sûr, pour la Suisse, c’est nous qui sommes les étrangers. Étrange clin d’œil que nous fait ce voisin francophone, tache de couleur sur une carte de l’Europe, alors que 2 scrutins auront bientôt lieu sur notre territoire.

A bon entendeur.

Lovegiver.

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Je tente de décrypter l'actualité en croisant différentes sources d'informations dont je fournis systématiquement les liens. Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j'ai des événements dans l'espoir de susciter un échange avec les lecteurs. On me reproche à l'occasion de faire des articles trop longs, mais je m'efforce surtout d'être clair. Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.

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