Air France, bientôt la fin

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19/01/2015

Air France, bientôt la fin

A l'époque, Air France vendait du rêve.

A 20h31 ce mardi soir 13 janvier, une alerte info du Figaro nous apprenait qu’Air France – KLM s’apprêtait à supprimer 5.000 postes. Quoi de neuf sous le soleil déclinant de l’occident ?

Tout au long de 2014, c’est 1.000 emplois par jour qui disparaissaient de notre paysage, alors quoi ? pour les 5.000 postes d’Air France – KLM, ça prendra 1 semaine, voilà tout. Cela ne méritait pas une alerte info en début de soirée. Ou bien il faudra expliquer pourquoi les 1.500 départs “volontaires” chez Bouygues Telecom n’ont donné lieu à aucune véritable couverture depuis septembre 2014 dans la presse française.

Donc, en pleine vague “Charlie“, pendant l’état de grâce de l’union nationale, notre compagnie aérienne, nationale elle aussi, annonce en loucedé la suppression de 5.000 postes. Voilà donc l’épilogue du long feuilleton de la grève au cours de laquelle la direction d’Air France avait égrené par médias interposés, jour après jour, les centaines de millions que lui coûtait l’inconséquence de ses personnels naviguants, opposés au développement d’une compagnie “low cost” (Transavia) qui, inexorablement, aurait fini par grignoter les parts de marché d’Air France au même titre que les compagnies “low cost” concurrentes le font déjà.

AirFranceIls n’étaient pas fous les pilotes, ils savaient que la création d’une branche “low cost” reviendrait à scier celle sur laquelle ils étaient assis. Ce faisant, ils ont accéléré les pertes en euros, justifié le plan social qui coûtera leurs postes à 5.000 collègues, et ce sans rien empêcher du tout en matière de “low cost” ! Parce qu’un jour, cette compagnie au rabais qui les concurrencera, leur permettra peut-être de sauver leurs emplois, à condition toutefois d’accepter de travailler dans un cadre légal “aménagé” voire complètement “off-shore”. Et nous savons d’avance que, lorsque la survie est en jeu, le collectif disparaît. Certains accepteront donc, laissant aux autres le choix de mourir les armes à la main.

→ L’accord conclu entre la direction de la compagnie et le Syndicat national des pilotes de ligne (SNPL), qui doit encore être validé par les pilotes lors d’un référendum, prévoit que ceux qui souhaitent travailler à la filiale low cost Transavia garderont leur contrat Air France, assorti d’une clause de détachement pour la low cost. Ils seront alors employés aux conditions de Transavia, c’est-à-dire à un salaire à peu près équivalent à celui d’Air France mais en effectuant plus d’heures de vol. (Le Point)

Je vois déjà certains parmi vous s’étonner du ton ambigu de cet article. Quel message l’auteur souhaite-t-il nous faire passer ? Tantôt il déplore les licenciements, tantôt il les relativise, les noyant dans la masse des destructions d’emplois qui ont émaillé l’année 2014 ainsi que les 40 qui l’ont précédée. Il semble soutenir l’action des pilotes opposés à la création d’une compagnie “low cost” tout en leur faisant porter le chapeau des pertes financières de ces derniers mois qui ont accéléré le plan social.

C’est justement le malaise né de cette ambiguïté, l’impossible cadre conceptuel, que souhaite vous faire ressentir l’auteur. Cette sensation implacable que, de toute façon, ils étaient baisées d’avance et n’avaient aucune chance de s’en sortir. Que la violence du dialogue social de ces derniers mois, même la violence j’insiste, c’était pipeau parce que les dés sont pipés.

Voyez vous-mêmes, chers lecteurs : les pilotes cherchent à protéger leurs emplois, mais ils ne peuvent le faire que dans le cadre d’une législation nationale dont la portée est bien courte quand les exemples que la direction d’Air France désigne comme uniques modèles à suivre sont étrangers. Tout comme les contrats qu’elle entend leur faire signer. Le poison européen des travailleurs détachés qui condamnent les pays les plus développés de l’UE à s’aligner socialement sur les derniers entrants. Au nom de quoi ? Et bien je vous le demande ! Qu’avons-nous, les gens comme vous et moi, à gagner de ce genre d’arrangements ? Pourquoi laissons-nous faire cela ? Au nom de quels intérêts la Commission Européenne a-t-elle décidé de mettre à mal la protection sociale que nos pays avaient lentement construite à force de luttes, de morts, de révolutions, de guerres et de lois ?

A l'époque, Air France vendait du rêve.

A l’époque, Air France vendait du rêve.

Il faut faire du “low cost” parce que les concurrents sont “low cost”. Les pilotes étrangers, l’ensemble des personnels naviguants et non naviguants de ces compagnies concurrentes disposent-ils des mêmes avantages sociaux que les pilotes français ? les pays dont il s’agit disposent-ils des mêmes infrastructures que la France, de la même qualité de vie, de l’eau et du gaz à tous les étages ?

Peut-être que nos compagnies devraient justement proposer à leurs clients d’en avoir pour leur argent ? Peut-être que les clients des compagnies françaises ou italiennes ou allemandes en ont-ils marre de voyager dans des bétaillères hors-de-prix qui leur proposent des plateaux-repas indigestes et du café imbuvable pour un prix exorbitant ? Peut-être qu’en échange de ces prix que pratiquent nos compagnies occidentales, les clients pourraient-ils disposer d’un peu plus d’espace, de mets de qualité, de bons vins qui leur souhaitent la bienvenue sur ce qui est déjà une portion de France ?

Mais l’important n’est pas là. L’important, c’est que dans cette alerte info du Figaro, tout est là. Tous les ingrédients, tous les mécanismes, toute la logique prédatrice du libéralisme est présente dans cette alerte info. C’est toujours la même chose. Mais Le Figaro ne la met pas en cause, ne l’analyse pas, ne cite pas de chiffres, ne fait pas un dossier à charge ET à décharge. Il se contente de l’enregistrer et de la transférer.

Le groupe, qui souffre d’un déficit de compétitivité – avec des coûts élevés et des prix chers – par rapport à ses concurrentes doit renforcer ses mesures d’économies, notamment sous la pression de ses actionnaires qui attendent de meilleures performances.

  • on parle de déficit de compétitivité, pas de déficit. La compagnie ne perd pas d’argent, elle est juste moins “profitable” que ses concurrentes. Tout comme Bouygues Telecom est devenu moins profitable suite à l’arrivée de Free (idem pour Orange et SFR).
  • les mesures d’économies sont faites sous la pression des actionnaires qui attendent plus de profits (“de meilleures performances”), les mêmes actionnaires qui, à force de rogner sur la qualité de la prestation offerte pour gagner un peu plus, ont fini par rendre moins attractif et, finalement, abîmer ce fleuron de l’industrie française, comme on tue la poule aux œufs d’or. Comme on remet les clés de nos autoroutes au privé au moment où elles deviennent profitables.

Les dirigeants du groupe expliquent que la compagnie a vu ses recettes fondre parce que le prix des billets est maintenu à un niveau bas pour remplir les appareils face à des compagnies dont les coûts sont beaucoup plus bas et dont les tarifs sont plus séduisants.

Comme les dirigeants dont il s’agit sont des abrutis, ils constatent qu’en réduisant les prix des billets ils gagnent moins d’argent, ce qui explique les pertes qui expliquent le plan social. Les plus malins d’entre eux auront peut-être réalisé des projections tendant à montrer que, si le prix des billets vendus était nul, les ventes exploseraient et qu’il faudrait quand même mettre la clé sous la porte. Le “low cost”, qui est une stratégie de gain de part de marché, devient l’unique stratégie. Le libéralisme ne tourne pas rond, c’est une véritable spirale déflationniste par essence.

C’est la mécanique même du libéralisme : pour vendre, le plus simple est de baisser les prix. Ce faisant, on détruit les salariés-consommateurs, mais ce n’est pas grave puisque l’on peut vendre “ailleurs”.

S’il était besoin de démontrer que la politique de l’offre ne menait qu’à la catastrophe, ce serait fait.

Ce soir, j’ai envie de crier que #JeSuisAirFrance et que je voudrais, contre ce libéralisme de merde, que l’on soit 4 ou 5 millions dans les rues à crier notre colère. Mais je crains de ne pas être entendu. Y a du foot à la télé.

 

Wake up.

Lovegiver.

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Je tente de décrypter l'actualité en croisant différentes sources d'informations dont je fournis systématiquement les liens. Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j'ai des événements dans l'espoir de susciter un échange avec les lecteurs. On me reproche à l'occasion de faire des articles trop longs, mais je m'efforce surtout d'être clair. Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.
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Air France, bientôt la fin

Air France détruira encore 5.000 emplois pour satisfaire aux pressions des actionnaires qui déplorent une insuffisance de profitabilité. #JeSuisAirFrance
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