Comment éviter le platane de la déflation ?

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Comment éviter le platane de la déflation ?

Un collègue qui pratique la course automobile me donnait un jour un conseil pour le cas où, perdant le contrôle de mon véhicule, je serais amené à devoir éviter un arbre se jetant sur moi à trop vive allure : ne jamais regarder l’arbre, se focaliser sur l’espace entre les arbres. Regarder l’arbre, c’est le viser en quelque sorte.

Notre pays est un grand bus. Tous les jours il nous fait faire le trajet maison → boulot → maison. C’est une route bordée de platanes. Le mec au volant ne connait pas mon collègue.

Tout le monde sait que l’Allemagne craint, plus que tout, l’inflation. Cette crainte, conséquence directe de la seconde guerre mondiale, a des impacts sur la gouvernance européenne qui se voit amputée d’un bras armé potentiel, une banque centrale, celle dont nous disposons se contentant de veiller au taux d’inflation au sein de la zone euro. Pas d’émission monétaire dans ses attributions, celle-ci étant confiée à des organismes privés.

Mais savez-vous pourquoi le taux d’inflation limite a été fixé à 2% par an ? On a tendance à répondre à cette question en avançant, en général, que 2% d’inflation c’est déjà beaucoup et que la BCE doit veiller à ce que ces 2% ne soient pas dépassés. C’est vrai, mais incomplet. En réalité, la banque centrale européenne a également pour mission de ne pas laisser le taux d’inflation descendre en dessous des 2%. Afin d’éviter justement d’approcher trop de la zone de turbulence qu’est la déflation.

La mission de la BCE est donc double : lutter contre l’inflation et contre la déflation. La peste et le choléra.

Avec l’inflation, les prix augmentent. Si les salaires n’augmentent pas dans les mêmes proportions, il y a perte de pouvoir d’achat. La consommation diminue du fait de l’érosion de la valeur de la monnaie.

Avec la déflation, les prix diminuent. Dans un premier temps, l’effet est bénéfique puisqu’il y a gain de pouvoir d’achat. Le risque, c’est le report d’achat. Si le consommateur a la certitude que le produit qu’il souhaite acquérir vaudra moins cher quelques mois plus tard, alors il reportera son achat. Pour l’entreprise qui produit, cela signifie que les ventes diminuent et, une fois les marges rognées, ce sont les licenciements qui commencent.

 

Sous l’ère Schröder, l’Allemagne avait réussi à capter la plus grosse partie du PIB européen en assouplissant le droit du travail de sorte à permettre un recours aux contrats à temps partiel. Cela permettait à des individus de rentrer dans l’emploi, certes à temps partiel, mais en leur distribuant du pouvoir d’achat et en limitant les cotisations chômage prises en charge par l’état. En conséquence de quoi l’Allemagne allait devoir, quelques années plus tard, assumer cette précarité de masse, notamment en instituant un SMIC. Les autres pays européens, quant à eux, s’installaient dans la récession ou la stagnation.

A présent, l’Allemagne s’essouffle et n’est plus en mesure de tracter l’activité de l’UE. La croissance qu’on nous agitait sous le nez n’est, comme Nouvelle Donne l’avait annoncé, pas au rendez-vous et, cerise sur le gâteau, les prix n’augmentent presque plus. Tous les indicateurs étaient déjà au rouge, le voyant “déflation” commence à clignoter. En insistant dans la stratégie low-cost qui délocalise les emplois et rogne les marges, nos industriels se sont passés eux-mêmes la corde au cou.

Nos gouvernants sont dans la mouise, et nous avec.

François Hollande et Manuel Valls ont, ces derniers jours, commencé à préparer nos esprits quant à la rentrée difficile qui s’annonçait, mais Manuel Valls s’arc-boutait encore sur le Pacte de Responsabilité.

La sénatrice PS Marie-Noëlle Lienemann (ainsi qu’Emmanuel Maurel et Jérôme Guedj) faisait parvenir au chef du gouvernement samedi 9 août une lettre lui demandant “la suspension immédiate du pacte de responsabilité et sa remise à plat complète” (→ lire l’article du Parisien) alors que le Conseil Constitutionnel retoquait la mesure d’allègement des cotisations fiscales pour certains salariés.

Si l’on peut se féliciter que des élus de gauche s’opposent à ces mesures de… gauche, on peut aussi se poser la question de l’erreur de timing. Le 29 avril dernier en effet, les 41 députés frondeurs avaient l’occasion de clouer le bec à Manuel Valls et François Hollande en votant “contre” le Pacte de Responsabilité présenté à l’Assemblée. Ils se sont abstenus !

 

pacte_responsabilit_vote_AN

Pacte de Responsabilité. Vote à l’Assemblée Nationale. Répartition des suffrages.
Source : Mediapart

 

C’est pourquoi il est inquiétant, à la lecture de cet article de Mediapart (du 10/8/2014), d’apprendre que Jens Weidmann, le gouverneur de la banque centrale allemande (Bundesbank), demande une revalorisation des salaires de l’ordre de 3% afin d’enrayer la spirale déflationniste qui semblerait se mettre en place. En effet, nos gouvernants sont acculés :

  • par les lobbies des grandes entreprises qui prêchent depuis des années pour une très stricte modération salariale afin de ne pas aggraver le manque de compétitivité de notre économie
  • par le pacte de stabilité qui nous contraint à 3% de déficits

Du coup, à quoi vont bien pouvoir servir les dizaines de milliards d’euros que nous nous apprêtons à donner aux entreprises alors que tout indique que ce n’était pas une bonne idée au départ et que c’est pire à présent ? Cette dépense, qui de toute façon impactera le pacte de stabilité européen et la capacité de la France à respecter ses engagements, ne créera pas d’emplois en cas de déflation alors qu’il faudrait au contraire stimuler la demande, donner du pouvoir d’achat.

La proposition du patron de la BuBa est effectivement une piste pour provoquer ce stimulus (injecter 3% de pouvoir d’achat pour engendrer 2% d’inflation), mais qui en France serait prêt à décider une telle revalorisation des salaires ? Au contraire, n’allons-nous pas accéder enfin à la demande insistante du MEDEF d’assouplir le droit du travail dans le sens de la flexi-sécurité ou du temps partiel ? Vu les conséquences de ces pratiques en Allemagne, l’assouplissement dans ce sens du droit du travail en France doit être proscrit.

Il est donc impératif de penser et proposer un autre modèle de partage du temps de travail que par la précarité. Là encore, Nouvelle Donne avait montré la voie en proposant la semaine de 4 jours, mais peut-être faudra-t-il un effort d’argumentation afin d’en expliquer le financement et en démontrer le bien-fondé.

Il faut également que les élus européens dressent un vrai plan de bataille concerté et le fassent appliquer par un gouvernement européen. Il n’est pas économiquement efficient que chaque pays essaie de tirer son épingle du jeu, les uns par du dumping fiscal, les autres par la déréglementation de leur droit du travail, d’autres encore par un pacte de responsabilité, laquelle responsabilité est, comme pour les faillites bancaires, assumée par les contribuables. Cette inflexion de la politique européenne vers plus de souplesse sur les déficits est actuellement défendue par Arnaud Montebourg au sein du gouvernement, contre la voie rigoriste reprise par Laurent Fabius après le départ de Pierre Moscovici. Pour ces derniers, laisser filer les déficits serait prendre un trop gros risque de subir des attaques spéculatives de la part des marchés financiers.

François Hollande, qui reste très attaché au spread actuel (la différence entre les taux auxquels la France et l’Allemagne empruntent respectivement sur les marchés financiers ; cette différence est actuellement très faible), a demandé à l’Allemagne son soutient pour une politique de relance que celle-ci a refusée (→ Le Monde du 07/8/2014) car, estime Angela Merkel, l’Allemagne est déjà la locomotive de l’Europe…

Au final, notre bus roule à vive allure sur une route bordée de platanes. On a le platane de la déflation, le platane de la croissance, le platane de l’emploi, le platane du déficit. Si j’en crois mon collègue, celui qui va regarder un platane va s’enrouler autour. D’où cette question : qui pilote ?

 

Wake up.

Lovegiver

 

Autres sources (à écouter) :

Les Idées Claires d’Agnès Bénassy-Quéré, sur france-Culture (07/11/2013)

La Revue de Presse internationale de Thomas Cluzel, sur France-Culture (02/4/2014)

L’Edito Economique de Daniel Fortin, sur Europe 1 (21/2/2014) : “Interrompre la course mortifère aux prix les moins chers“. [youtube=https://www.youtube.com/watch?v=BJfU8KXuOQk]

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Je tente de décrypter l'actualité en croisant différentes sources d'informations dont je fournis systématiquement les liens. Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j'ai des événements dans l'espoir de susciter un échange avec les lecteurs. On me reproche à l'occasion de faire des articles trop longs, mais je m'efforce surtout d'être clair. Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.

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