Crise des passions politiques ?

bâtards bordeaux
Sarkozy et les “Bâtards de Bordeaux”
19/03/2014
F-haine
F-Haine
23/03/2014

Crise des passions politiques ?

Love Revolution

Love Revolution

Révolution française

Révolution française

On appelle “passions politiques” les mouvements qui ont enflammé des foules. L’Histoire en est pleine. La naissance du mouvement ouvrier en Russie au début du 20ème siècle ou la chute de l’empire soviétique moins de 100 ans plus tard sont le fait de mouvements de foule, de même que la révolution française ou les révolutions de jasmin qui sont actuellement en cours au Moyen-Orient. La très récente “Manif. pour tous” relève du même phénomène tant cet événement a cristallisé de passions en cette période de crise et de déliquescence de notre mode de vie et de notre “système” considéré dans sa globalité (système économique, organisation politique, etc.).

Comme tout change, la Nasa ne s’intéresse plus exclusivement à l’espace. Elle en a profité pour commettre récemment une étude dont la conclusion est sans appel : notre civilisation va disparaître à cause des nombreuses crises qui s’annoncent (article original du Guardian). Si on ne peut l’empêcher, restons bons joueurs et tentons de comprendre pourquoi ces crises vont nous être fatales -ou profitables !

Les crises sont synonymes de passions politiques.
La gestion des passions politiques

La gestion des passions politiques

Pour comprendre d’où elles viennent et où elles mènent, Pierre ANSART propose de faire un détour par la philosophie et convoque 4 figures ayant d’une façon ou d’une autre travaillé sur ce thème : Platon, Machiavel, Marx et Tocqueville.

Platon pose les bases de l’analyse des passions politiques

Platon a commencé par énumérer des invariants que l’on retrouvait partout : les hommes ont des besoins, se regroupant au sein de cités pour mieux les satisfaire. Puis, il constate qu’il existe, au sein d’une même nation, une passion dominante, un trait de caractère particulier, qui dépend du modèle politique en vigueur.

Ainsi, une cité timocratique, pour laquelle la gloire et les honneurs importent, mettra en avant ces valeurs. Son organisation sociale, les possibilités de promotion sociale, dépendront de la capacité de chacun à se conformer à ce modèle comportemental. Dans ce type de société, les guerriers seront les mieux placés pour l’accomplissement d’actes héroïques qui contribueront à la reconnaissance de leur valeur par l’ensemble du groupe.

Dans une société oligarchique, le guerrier aura moins sa place dans les sphères du pouvoir. L’oligarchie est, selon Platon, marquée par la présence d’une classe de possédants en perpétuel affrontement avec la classe de ceux qui n’ont rien ou peu. Ses conclusions se basent sur l’étude des lois des cités oligarchiques : celles-ci, organisant le droit d’acquisition illimitée de biens et une forme de gouvernement basé sur le cens, vont favoriser les conflits et les passions politiques autour de cette question. Il y a donc une relation dialectique entre les constitutions des cités et les passions qui les animent, ces dernières étant “[…] à la fois le résultat d’une constitution particulière et la condition de son renouvellement.”

Les mutations de ces sociétés sont intimement liées aux individus qui les composent.

“Chaque constitution crée un modèle de citoyen, un modèle psychosociologique, qui lui correspond […] et ce sont les plus conformes à ce modèle qui parviennent aux plus hautes fonctions”.

Un autre aspect intéressant de l’approche platonicienne est qu’elle intègre le temps et le renouvellement des générations.

“Les mutations politiques sont liées à la transformation des hommes, à l’émergence des nouvelles générations qui s’éloignent des passions de leurs parents et participent à l’affaiblissement puis à l’effondrement de l’ancienne constitution”.

Machiavel, l’équilibriste des passions politiques

Machiavel vit au cœur d’oligarchies. Il y a une permanence de l’affrontement entre puissants et pauvres. Le Prince veut conquérir, conserver, étendre son pouvoir, et cela n’est possible que s’il prend en compte les passions des hommes car son action n’est qu’action sur les hommes. Les forces qui le menacent sont aussi celles dont il peut se servir pour se maintenir. C’est dans ce contexte que prend pied la question de savoir s’il vaut mieux être craint qu’être aimé tout en affirmant que “la meilleure citadelle qui soit, c’est de n’être point haï par le peuple“. De là découlent des règles de conduite qui aideront le Prince dans cette voie : respecter les croyances religieuses du peuple, ne pas s’accaparer ses richesses ni ses femmes, ne pas exagérer dans la cruauté lors de l’application de sanctions.

De Machiavel, P. Ansart tire que “l’art de gouverner est donc, en premier lieu, l’art d’agir en tenant compte des passions du peuple et des puissants“. Les passions sont consubstantielles de la vie politique.

Marx, le désenchanté

Ce que Marx semble le plus regretter, c’est le désenchantement du monde qui a accompagné l’installation du capitalisme. La régression des attachements et croyances traditionnels cède la place aux conflits d’intérêts. Ces conflits opposent la nouvelle classe dominante, la bourgeoisie, et la nouvelle classe dominée, les travailleurs. Le fait que les classes soient renouvelées sous-tend une réalité plus ancienne : la lutte entre classes est une permanence de l’Histoire, comme il l’écrit dans le Manifeste.

Dans une telle perspective, les passions politiques qui en découlent se prolongent dans les révolutions et celles-ci peuvent avoir des conséquences positives ou négatives. De même que les juifs attendent toujours le Messie, Marx attend encore la vraie Révolution qui viendra balayer le capitalisme mais il manque à la société de son temps deux atouts qu’elle n’a pas encore : la conscience de classe et la passion révolutionnaire (ou plus prosaïquement : former une équipe et avoir envie de gagner).

Alexis de Tocqueville, la note de désespoir

Dans ses analyses des passions politiques du 18ème siècle, Tocqueville observe des évolutions différentes quant à la nature des passions.

En Europe, et en particulier en France, l’opposition entre la noblesse et la bourgeoisie s’est jouée sur le terrain philosophique avec la Raison comme principale arme. C’est le siècle des Lumières, qui a donné naissance aux idées les plus décomplexées au regard de l’ordre établi et qui fera le lit de la Révolution Française de 1789. Les passions sont ici de nature idéologique.

Dans le Nouveau monde au contraire, l’évolution a été plus “pragmatique”. Les futurs “américains” quittaient l’Europe avec, dans la tête, des rêves d’égalité (en opposition au système aristocratique qu’ils fuyaient), de liberté et d’accès aux richesses matérielles. Ces passions étaient d’ordre social et se justifiaient par l’accaparement séculaire de ces richesses par l’aristocratie. L’instauration de la démocratie, “[…] en instituant le principe de l’égalité, libère les avidités et permet à la classe moyenne d’affirmer ses ambitions. La passion de l’argent, la cupidité, la fureur du gain sont des effets particuliers de l’état social démocratique“.

Or, et c’est le constat troublant de Tocqueville, si l’égalité et l’accès aux biens matériels sont primordiaux pour la population, l’intérêt pour la liberté, l’indépendance, n’est pas constant et celle-ci n’est pas revendiquée de façon systématique. Ce qui fait craindre à Tocqueville que la démocratie ait, comme horizon possible, la régression vers un despotisme d’un genre nouveau, un despotisme “absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux […] élevé sur la docilité des citoyens“.

Conclusion de Pierre Ansart

Les auteurs convoqués par P. Ansart et les textes qu’il nous présente à cette occasion montrent qu’il est possible de penser les passions politiques, c’est à dire qu’elles peuvent faire l’objet d’études.

Avec Platon, les passions politiques sont présentées comme l’élément central de toute analyse socio-politique. De même pour Tocqueville qui affirme qu’elles peuvent influer voire modifier “l’ensemble de l’état social et politique“.

Marx insiste sur la dimension collective des passions alors même que les acteurs ne se connaissent pas entre eux. D’où la nécessité de prendre en compte le contexte historique mais également la mémoire des individus, leur sociabilité, leurs conditions de travail, etc.

Le caractère collectif, commun ou encore général, comme le qualifie Tocqueville, de certains affects doit lui aussi être interrogé pour être compris et ceci est la principale difficultés de l’analyse des passions politiques.

Dans son introduction, P. Ansart explique pourquoi il fait appel à la philosophie pour penser les passions politiques et pas directement aux sciences humaines : “[la] pluralité des approches et des méthodes a son évidente fécondité mais elle a aussi son revers, celui, en particulier, de conduire à une extrême segmentation des données. […] La fécondité permanente des analyses philosophiques […] tient précisément au fait que [les] philosophes se situent en deçà de la diversification des sciences humaines et sociales“.

Par conséquent, pour comprendre une passion politique, il est nécessaire d’articuler une grande variété de registres et de tisser entre eux les fils multiples que constituent l’ensemble des champs de la connaissance. Et c’est une perspective passionnante !

Wake Up.

Lovegiver.

Ressources :

Lien vers le texte de Pierre Ansart : Quatre leçons de philosophie sur les passions politiques

Si vous disposez d’un abonnement à la publication “Sciences Humaines”, vous pouvez consulter cet article dans son intégralité (sinon juste le début).

Commenter directement depuis Facebook

Lovegiver
Lovegiver
Je tente de décrypter l'actualité en croisant différentes sources d'informations dont je fournis systématiquement les liens. Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j'ai des événements dans l'espoir de susciter un échange avec les lecteurs. On me reproche à l'occasion de faire des articles trop longs, mais je m'efforce surtout d'être clair. Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.

1
Nous apprécions vos commentaires.

avatar
1 Comment threads
0 Thread replies
0 Followers
 
Most reacted comment
Hottest comment thread
0 Comment authors
Crise des passions politiques ? – Au comm... Recent comment authors
  Subscribe  
newest oldest most voted
Notify of
trackback

[…] Révolution française On appelle « passions politiques » les mouvements qui ont enflammé des foules. L’Histoire en est pleine. La naissance du mouvement ouvrier en Russie au début du 20ème siècle ou la chute de l’empire soviétique moins de 100 ans… #citoyenneté #crise #philosophie  […]

Coup de pouce

Merci d'avance de partager ce post sur votre réseau social favori.

Crise des passions politiques ?

Pour que le monde change, il faut des crises ; les crises se nourrissent de passions politiques ; les passions politiques nous habitent.
Skip to toolbar