Émergence d’une société du contrôle

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Émergence d’une société du contrôle

bansky panoptique

Bansky : Panoptique

Quelle que soit la direction dans laquelle nous regardons, nous pouvons constater que notre société est clairement devenue une société de contrôle.

Le contrôle au travail

Dans un précédent article, dans lequel nous abordions l’épineuse question du bonheur au travail, nous avons souligné à quel point le monde du travail avait évolué notamment sur la question du contrôle.

Ce que David Graeber appelle les “bullshit jobs” consiste notamment à déléguer l’activité de contrôle aux salariés eux-mêmes par la mise en œuvre de démarches “qualité” ou de tout autre dispositif d’amélioration continue. Cette évolution passe par le remplacement progressif des managers par des “planners“, salariés mandatés par la direction pour formaliser les bonnes pratiques sous la forme de processus explicitant ce qu’il faut faire, comment le faire et comment traiter la non-qualité.

Chaos Société ControleDans cette nouvelle organisation du travail, on assiste à la disparition du contremaître (représentant de la direction) au profit de la promotion du salarié comme surveillant de lui-même et de ses collègues. Il s’agit d’une surveillance diffuse qui oppose les salariés entre eux, instillant plus encore la concurrence entre alter ego.

Dans le même ordre d’idée, la #LoiTravail, en promouvant le référendum des salariés au dépens de l’action syndicale, contribue à casser plus encore le peu de cohésion qui subsiste entre salariés au sein de l’entreprise. Avec celle du contremaître, la disparition progressive des syndicats finit d’enterrer la part vieillotte et “paternaliste” de l’entreprise dans laquelle on pouvait distinguer nettement deux blocs : le patronat et ses représentants d’une part, les travailleurs d’autre part.

On pourrait croire que la rétrocession aux salariés d’une part des activités de contrôle et du pouvoir de décision est la marque d’une démocratisation accrue se traduisant par une simplification du râteau hiérarchique ainsi qu’une réduction du nombre de strates séparant le patron de ses troupes.

Mais cela impliquerait au préalable de conclure à l’utilité réelle de tous ces métiers, ce qui, selon David Graeber, est loin d’être le cas. En réalité, bon nombre de salariés concernés par ces “bullshit jobs” semblent surtout préoccupés par le fait de ne pas faire de vague et de démontrer qu’ils sont encore utiles alors que, paradoxalement, ils ne créent plus de valeur. Qui, à notre époque, oserait affirmer à voix haute que son travail est inutile ?


Le contrôle sur les réseaux sociaux

Un très intéressant article paru dans Rue89 nous fait part des résultats d’études menées  aux États-Unis sur les conséquences de la surveillance généralisée des réseaux sociaux par les officines gouvernementales telles que la NSA.

Les conclusions sont sans appel : quand ils se savent ou se pensent surveillés, les tenants d’opinions minoritaires évitent de s’exprimer et de s’exposer. Mécaniquement, cela renforce la position des opinions majoritaires sur les réseaux sociaux et l’assèchement de la diversité.

Société Surveillance

Je suis inquiète de voir que la surveillance semble engendrer une culture d’autocensure, parce que celle-ci va encore plus affecter les groupes minoritaires. Il est difficile de protéger et d’étendre les droits des populations vulnérables quand leur point de vue ne se fait entendre nulle part. La démocratie a besoin de diversité intellectuelle pour s’épanouir et l’autocensure l’assèche.

Elizabeth Stoycheff

Ce phénomène, connu sous le nom de “Chilling effect” (chilling : terrifiant, effrayant), consiste, pour un individu, à s’auto-censurer par peur des sanctions légales. Mais pas seulement. Le “chilling effect“, lié à la surveillance généralisée, vient également renforcer un autre phénomène connu depuis les années 80 sous le nom de “spirale du silence” et qui postule que les individus redoutent par-dessus tout de se sentir isolés et ostracisés.


Là est le point de vulnérabilité de l’individu  ; c’est là que les groupes sociaux peuvent le punir de ne pas avoir su se conformer.

Elisabeth Noëlle-Neumann

L’auteure de l’article ajoute :

Pour jauger de leur position, les individus passent donc leur temps à évaluer leur environnement : quelles opinions y sont majoritaires, quelles opinions provoquent l’ostracisme. Sur la base de ces informations, ils décident le plus souvent de taire leurs opinions.

Claire Richard

Dans de nombreux pays où la démocratie n’a pas cours, les individus se savent espionnés et surveillés, comme ils savent que leurs voisins peuvent les dénoncer à tout moment pour un propos déplacé, un comportement inadapté.

En revanche, ces phénomènes commencent à être observés sous des latitudes où la liberté de parole et d’opinion était – et est encore officiellement – consacrée. La faute au Patriot Act aux États-Unis, mais nous pouvons nous attendre à la même évolution en France à la faveur de la Loi Renseignement décrétée en 2015 au nom de la lutte contre le terrorisme.


Quand Foucault et Deleuze annonçaient l’émergence de la société du contrôle

Gilles DeleuzeA la suite de Michel Foucault, qui avait beaucoup travaillé sur la notion de société disciplinaire et expliqué comment un individu passait, tout au long de sa vie, d’un milieu d’enfermement à l’autre (la famille, l’école, l’armée, l’usine, l’hôpital, la prison), Gilles Deleuze a théorisé la société du contrôle, nouvel avatar du régime de domination des individus.

On pouvait lire en 2007 dans le Monde Diplomatique :

[…] selon Deleuze, nous assistons à une crise généralisée de ces milieux d’enfermement, concomitante de la transformation du capitalisme industriel en capitalisme « dispersif », de surproduction, « c’est-à-dire pour la vente ou pour le marché », où « l’usine cède la place à l’entreprise ». Ce nouveau type d’organisation, qui s’appuie sur l’évolution technique et le développement des technologies de l’information et de la communication, semble garantir une plus grande marge de manœuvre aux individus, des espaces-temps plus ouverts et flexibles, davantage de mobilité, mais en apparence seulement. Car, contrairement aux dispositifs disciplinaires, qui procèdent par la coercition et la concentration des corps, le mouvement et la liberté de circulation sont les conditions nécessaires à l’exercice d’un pouvoir qui opère désormais par « contrôle continu » de tous les aspects de l’existence et par « communication instantanée ». L’entreprise, fondée sur une idéologie et un mode de fonctionnement spécifiques – la « rivalité inexpiable comme saine émulation » –, y joue un rôle central […]

Olivier Pironet

Nous voyons à quel point Deleuze prophétisait ce que nous observons actuellement au cœur de l’entreprise ou encore sur les réseaux sociaux.

Pour ceux qui souhaiteraient approfondir la question, il est à signaler un texte très intéressant de Philippe Sabot dans lequel on peut lire :

Les sociétés de contrôle dont parle ici Deleuze correspondent donc à la mise en place de mécanismes de régulation et de sécurisation du champ social qui investissent tous les domaines de la vie humaine : le travail, la santé, l’éducation, les loisirs, etc. et dont l’efficacité tient à ce qu’ils se fondent dans le décor, qu’ils passent inaperçus et sont parfaitement intégrés à la vie quotidienne des individus qui en forment les relais efficaces et souvent bienveillants.

Philippe Sabot

On y découvrira comment l’enfermement carcéral a été perçu comme un progrès après la peine de mort et comment le bracelet électronique (enfermement en milieu ouvert) constitue la prochaine étape de cette évolution.

Ou encore, selon le même schéma, comment les murs de pierre ou de bois ont été abandonnés au profit du barbelé et comment celui-ci a été remplacé par des mécanismes “invisibles” mettant en œuvre les ondes (radar, etc.).


Conclusion

On voit comment l’individualisme, qui a laissé penser à tout un chacun qu’il pourrait faire mieux seul a, in fine, abouti à l’atomisation de la société.

Dans le monde de l’entreprise, le faible taux de syndicalisation est la preuve, s’il en fallait une, que chacun pense pouvoir se débrouiller seul, en dehors de toute action collective. Quand la #LoiTravail suggère que le référendum est préférable à l’action syndicale, elle ne fait qu’accélérer ce mouvement vers plus d’isolement.

Or, si l’on entend les conclusions de cette étude américaine sur l’auto-censure que s’imposent ceux qui pensent exprimer des opinions minoritaires sur les réseaux sociaux, on peut douter du fait que le référendum permette à tout un chacun de faire entendre sa voix aussi efficacement qu’une organisation syndicale. Exprimer ses divergences d’opinion face à la majorité de ses collègues risque de devenir un exercice aussi compliqué que périlleux. Deleuze qualifiait ce fait majoritaire qui écrase les minorités de micro-fascisme.

Sur un tout autre plan, mais dans la même logique, l’évolution des règles du jeu démocratique à l’occasion des élections législatives et présidentielle de 2017 participe du même mouvement d’écrasement du minoritaire par le majoritaire (nous avions alerté nos lecteurs sur ce point dans un article en 2015).

Si le temps de parole est calculé en fonction de la représentativité supposée, les opinions minoritaires ne pourront plus s’exprimer, sauf à accepter de se dissoudre dans un parti “grand frère” qui sera à même de les contrôler et de les faire taire le moment venu, comme les grandes formations politiques le font à l’occasion de chaque rendez-vous électoral (chaque courant exprime son originalité puis on resserre les rangs pour soutenir le candidat unique).

Plus simplement, une telle disposition empêchera l’émergence de toute nouveauté, de toute alternative, consacrant à l’inverse l’ancienneté dans le circuit politique et institutionnel.

Il semblerait que la Loi Bâillon, votée en Espagne pour freiner Podemos, ait fait des émules en France, où l’on constate une montée en puissance, quoique désordonnée, des mouvements citoyens.

Certains s’étant constitués en partis politiques en prévision de 2017 à l’image d’IDéA, un tel changement des règles du jeu ne peut que nuire à leur démarche.

On observe d’ores et déjà sur les réseaux sociaux, notamment de la part de sympathisants du Parti Socialiste, donné grand perdant en 2017, à une disqualification des alternatives de gauche (on voit ici comment l’opinion majoritaire tente d’écraser la minoritaire). Celles-ci sont considérées comme “déconnectées de la réalité” ou favorisant l’accession au pouvoir de l’UMP ou du FN. Ce qui est tout à fait conforme au discours que l’on peut entendre de la part des dirigeants politiques au pouvoir, notamment Manuel Valls qui, en défendant la candidature de François Hollande, assure son propre avenir en même temps qu’il disqualifie la démarche d’Emmanuel Macron (qui est sur le point de lancer son propre mouvement).


Wake up.

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Je tente de décrypter l'actualité en croisant différentes sources d'informations dont je fournis systématiquement les liens. Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j'ai des événements dans l'espoir de susciter un échange avec les lecteurs. On me reproche à l'occasion de faire des articles trop longs, mais je m'efforce surtout d'être clair. Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.

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