Cocu un jour, cocu toujours : l’emploi expliqué comme un Vaudeville.

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Cocu un jour, cocu toujours : l’emploi expliqué comme un Vaudeville.

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Le discours politique est, le plus souvent, loin d’être de la pure improvisation. Il existe des mécaniques qui prennent place dans des “cycles”.

Dans le cycle libéral relatif à l’emploi et la croissance, il existe une mécanique qui consiste à trouver, chaque année, une justification à l’octroi de crédits à certains groupes de pression.

Chacun d’entre nous sait que ces crédits sont, dans une large mesure, de l’argent jeté par les fenêtres et qui n’a pour seule vocation que de montrer que le gouvernement se bat et est au travail.

Cette gabegie d’argent public contribue à notre dette future, une dette dont on nous reproche d’être la cause alors qu’elle ne sert qu’à financer une illusion.

Nous vous proposons ici une explication de texte concernant les dépenses en faveur de l’emploi et de la croissance. La mécanique à l’œuvre est un scénario cousu de fil blanc qui fait penser à un Vaudeville. Car la question n’est pas de savoir si l’état va octroyer des aides aux entreprises mais plutôt de savoir quel prétexte sera invoqué pour ce faire.

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L’emploi en France : du Vaudeville pur sucre

Il existe, à la vie comme à la scène, des scénarios cousus de fil blanc dont on connaît déjà la fin.

A ce titre, la “lettre du MEDEF” ou le célébrissime “dialogue social” sont à la vie politique et économique française ce que le Vaudeville est au théâtre.

Le propos est souvent le même, avec quelques rares évolutions à la marge, et les rôles, incarnés par des générations d’acteurs, ne bougent pas d’un iota. Le Vaudeville le plus connu met en scène les trois principaux personnages que sont le mari cocufié, sa femme et l’amant de cette dernière.

Le fait de mettre en scène un adultère (une situation plutôt pénible dans la vie) ne fait pas pour autant du Vaudeville un genre qui appelle une morale. Ce qui en fait le succès – et tout le sel – ce sont surtout les situations comiques, les personnages qui s’agitent, qui se cachent, les non-dits et les phrases à double-sens, les portes qui claquent. Il s’agit ni plus ni moins que d’une comédie qui a pour vocation de faire rire le public et de lui faire oublier les tracas de la vie quotidienne.

Le genre théâtral de la “lettre du MEDEF” n’est guère différent. C’est un Vaudeville classique dans lequel on retrouve bien nos trois rôles principaux, distribués comme suit :

  • le mari cocu est incarné par le peuple français. C’est lui qui subit le ridicule du début à la fin. En général, tout ce qui arrive se passe chez lui et sous son nez mais, aveuglé par son amour pour sa femme et la confiance pleine et entière qu’il lui fait, il s’évertue à ne pas vouloir croire la réalité qui, pourtant, crève les yeux du public hilare.
  • l’amant est incarné à la perfection par le patron du MEDEF. Il déborde de désir pour la belle qu’il veut en général posséder sans avoir à la supporter.
  • la femme, enfin, c’est le gouvernement. Elle aime son mari, bien sûr, mais elle aime avant tout l’amour. Se sentir désirée, disputée, courtisée, la rend belle. Elle veut prolonger cette situation le plus longtemps possible, pense pouvoir gagner sur les deux tableaux jusqu’à ce qu’elle comprenne que son amant, contrairement à son mari, refusera toujours de s’engager, de mettre en œuvre ses promesses.

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“Loi d’urgence pour l’emploi” : le pitch

pitch vaudevilleTout comme pour le Vaudeville au théâtre, le scénario de la “lettre du MEDEF” est bien évidemment toujours le même. Voici le pitch du dernier spectacle en date mis en scène par Pierre Gattaz et François Hollande :

Madame et Monsieur se sont rencontrés en 2012. Depuis longtemps déjà Monsieur est désespéré parce que la croissance et l’emploi sont en berne dans sa maison. Les factures s’accumulent, les dettes se creusent, et Monsieur, mal conseillé par des idéologues libéraux, a, petit à petit, vendu ses bijoux de famille pour faire taire ses créanciers. Malgré les promesses de ces derniers, la situation ne s’améliore guère et les vautours commencent à tourner en rond au-dessus de son toit, peut-être pour estimer la valeur de la maison que Monsieur a certainement hypothéquée. Alors qu’il est désespéré, il rencontre celle qui deviendra Madame. Nous la nommerons Françoise.

Françoise a su écouter celui qui deviendra son mari. Avec de belles paroles et des formules soigneusement concoctées par son amie l’esthéticienne (une autre déclinaison de l’agence de comm’), elle a réussi à lui redonner le sourire et la foi en l’avenir. Ils se sont donc mariés pour le meilleur et surtout pour le pire.

Françoise s’investit beaucoup dans les problèmes de son mari. Récemment encore, après que celui-ci se soit fait agresser par des méchants terroristes, elle a pensé le protéger mieux en mettant en place l’état d’urgence. Concrètement elle espionne son mari, ouvre son courrier, épluche son agenda et son carnet d’adresses, pensant que parmi tous ces gens dont elle ne sait rien certains sont peut-être responsables des malheurs de son mari. Bref elle soupçonne tout le monde, mais l’avenir montrera qu’elle ne se méfiait pas des bonnes personnes.

Enhardie et mise en confiance par sa propre audace et la façon magistrale avec laquelle elle pensait avoir réglé la question terroriste, Françoise a pris une bonne résolution pour l’année 2016. Afin de régler définitivement les problèmes de l’homme qu’elle aime, elle a déclaré qu’elle allait mettre en place un “état d’urgence social“. D’après son esthéticienne, la formule de l’état d’urgence c’est la panacée. Mais on ne devrait jamais prendre de bonnes résolutions après un jour de l’An trop arrosé ni sur les conseils de son esthéticienne…

C’est là qu’intervient celui qui deviendra son amant, et que nous nommerons l’Ami Pierrot. L’Ami Pierrot, tel le corbeau de La Fontaine (il vit aux dépens de celui qui l’écoute), était présent lorsque Françoise, bourrée au Romanée-Conti, a pris sa bonne résolution de 2016. L’Ami Pierrot a tout de suite compris qu’il y avait un avantage à tirer de cette situation. Et il a pensé que ce serait une bonne idée d’en parler à d’autres dandys tels que lui, des gens qui aiment l’argent facile, les plaisirs fugaces et les liaisons passagères. Avec ses amis, il a donc écrit une lettre à Françoise lui expliquant comment, en échange d’un peu d’argent, oh trois fois rien, il serait possible de relancer la croissance et l’emploi et remettre un peu de vie et de joie dans sa maison. Françoise, qui voit son mari s’enfoncer dans la dépression et son mariage partir à vau-l’eau, décide d’inviter l’Ami Pierrot à discuter de tout ceci autour d’un dernier verre. Après il se passe des choses cochonnes, mais comme c’est un Vaudeville on ne les montre pas.

Nous invitons ceux qui voudraient conserver intact le plaisir de découvrir le dernier acte eux-mêmes à ne pas lire la fin de cet article et à s’en remettre à la presse quotidienne, comme pour un feuilleton. No spoil oblige…

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Le dernier acte, forcément cousu de fil blanc puisque c’est un Vaudeville

Quant aux amateurs du genre, qui ont assisté à de nombreuses représentations autour du même thème, ils ne seront pas surpris par la conclusion classique de ce Vaudeville politico-financier qu’est la “lettre du MEDEF”.

Lassée par les promesses de l’Ami Pierrot auquel elle aura lâché plusieurs centaines de milliards d’euros en vain, Françoise, alertée par des amis et la Cour des Comptes, finira par ouvrir les yeux pour découvrir que l’Ami Pierrot n’est pas la solution mais l’un des nombreux avatars du problème.

En fait, l’Ami Pierrot est autant dans la mouise que le mari de Françoise (dimension tragique). Depuis que la monnaie unique existe, l’état dans lequel il vit n’est plus en mesure de dévaluer sa monnaie pour être compétitif. Du coup, les gains de compétitivité rendus nécessaires par la compétition internationale (qui est LE problème) ne sont plus possibles qu’en diminuant le coût du travail ou les dividendes des actionnaires. Mais Pierrot n’est pas bête : il est lui-même actionnaire ! Du coup, la seule solution envisageable pour lui et ses amis c’est de diminuer le coût du travail, soit en baissant les salaires, soit en licenciant.

Or, quand il fait cela, il ne fait que transférer la prise en charge des salaires à l’état, donc au peuple français (le mari cocu), sachant que Françoise, qui avait rarement connu amant si vigoureux, lui a en plus fait cadeau des charges patronales sur les salaires (exonération totale). Confiante (amoureuse ?), Françoise attendait de l’Ami Pierrot qu’il embauche à tour de bras, sachant qu’elle même avait fait la promesse à son mari d’inverser la courbe du chômage sans quoi il serait légitimement en droit de la répudier (cela faisait partie du contrat de mariage).

Mais l’Ami Pierrot est de la race des saigneur, un rapace, corbeau ou vautour, mais certainement pas un pigeon. Il n’embauchera que si son carnet de commandes est plein et à la condition unique de pouvoir licencier ses salariés une fois la commande expédiée. Cela est déjà possible bien entendu (sur les 23 millions de contrats de travail signés chaque année en France, 87% sont des CDD), mais Pierrot veut aller encore plus loin. Il veut un contrat de travail “agile, ou un “contrat de projet“, c’est à dire un contrat de travail valable pour une commande d’un client. Finis les CDD de 3 ou 6 mois renouvelables (ou pas). Pierrot veut pouvoir signer un contrat de 3 jours ou 16 jours si ça lui chante, bref en fonction de ses besoins.

Comme c’est du Vaudeville, il faut des gags, des éléments cocasses, des quiproquos dont la drôlerie repose sur les double-discours des protagonistes.

Par exemple, quand l’Ami Pierrot parle de sécuriser l’emploi, c’est pour lui, par pour les français. Un emploi sécurisé, c’est un emploi “Kleenex”, un emploi jetable.

Quand Françoise déclare que les 35 heures ou les CDI resteront la norme, c’est pareillement rigolo. Le CDI ne disparaît pas, mais les entreprises ont le droit de ne pas s’en servir (et elles ne s’en privent pas). Les 35 heures, quant à elles, seront annualisées. Les semaines de 50 heures, quand il y en aura besoin, ne donneront lieu au paiement d’aucune heure supplémentaire, parce que d’autres semaines de l’année feront 20 heures.

Nous pourrions comme cela continuer des heures à dévoiler tous les “trucs” mais au risque de briser la magie. Or Françoise, pour sauver son mariage, a besoin que Monsieur le cocu continue de croire.

Alors en scène et que le spectacle (re)commence ! Rendez-vous pour la première le 18 janvier ^^

Bonus track : un éventail des contrats aidés existants (des décennies de “lettre du MEDEF” qui se plaint à présent que le droit du travail est difficile à lire).

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Wake up.

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Je tente de décrypter l'actualité en croisant différentes sources d'informations dont je fournis systématiquement les liens. Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j'ai des événements dans l'espoir de susciter un échange avec les lecteurs. On me reproche à l'occasion de faire des articles trop longs, mais je m'efforce surtout d'être clair. Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.
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