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Le FN, parti de l’étranger

Nous apprenions la semaine dernière que Marine Le Pen, à force de lobbying auprès des autorités russes, avait réussi à décrocher une aide au financement du Front National, soit 40 millions d’euros de la part d’une banque… russe.

(Source : Mediapart)

Le financement des partis politiques est un problème consubstantiel de la démocratie. Si les relations de l’argent et du pouvoir ont toujours été troubles quelles que soient les formes que prît le pouvoir, l’avènement de la démocratie (c’est à dire d’une forme de gouvernement impliquant près de 100% de la population d’un territoire) éleva derechef ce point au niveau du concept démocratique lui-même. L’une des conditions pour que la démocratie soit parfaite est l’absolue nécessité d’éviter tout conflit d’intérêt au sommet du pouvoir ainsi que dans chacune de ses strates. La démocratie ne peut être parfaite si les décisions prises sont la récompense d’un soutien apporté, soutien dont on peut facilement penser qu’il est intéressé. Les décisions prises doivent l’être pour la majorité, peu importe qui a voté et quoi, qui est encarté ou pas. Les partis portent des paroles, ils sont des entrepreneurs politiques. Leurs membres élus doivent ensuite savoir se positionner au-dessus des partis dans le respect des promesses faites à leurs électeurs.

 

Plaie d’argent est mortelle pour la démocratie

Ce qui peut sembler simple ne résiste pourtant pas à la praxis ni à l’expérience faite par nombre de concitoyens. Il n’y a pas un jour où l’on n’entende pas parler de commissions occultes, d’emplois fictifs, de surfacturations, de caisses noires, de mallettes de billets, de L’Oréal, de Bygmalion. Si l’on en entend parler autant, c’est principalement parce que cela arrive de façon régulière et, d’autre part, parce que les médias en parlent. Parce que cela fait vendre, occupe du temps d’antenne et du temps de cerveau disponible. Malheureusement, cela entre également en résonance avec le discours du Front National qui crie au “tous-pourris de l’UMPS” dès que l’occasion s’en présente.

Le problème n’est certes pas nouveau. La preuve, c’est que les législations se sont multipliées au cours des dernières décennies avec, pour principale pierre d’achoppement, la capacité ou pas pour les entreprises de soutenir financièrement des partis politiques. Les principaux partis en France ont connu, parce que provoqué, des scandales à répétition. Ces affaires ont favorisé l’émergence de partis protestataires tels que le FN en guise de “ras-le-bol” des citoyens.

La législation dispose, à l’heure actuelle, que les partis sont financés par l’état à hauteur de leur représentation au Parlement ou, dans d’autres circonstances, en fonction des résultats obtenus (plus de 1% des suffrages exprimés) dans les territoires où ils ont présenté des candidats. Il semblerait que les montants en jeu ne suffisent pas à subvenir aux besoins en ressources des partis.

 Financement partis politiques

Financement partis politiques

 

Un article de l’excellent Monde Diplomatique finissait sur ces mots :

Que font-ils de tout cet argent ? Il est aussi difficile de savoir où va l’argent que de savoir d’où il vient. Meetings, marketing, déplacements, publications ? Avec prudence, nous suggérons d’inverser le sens des questionnements : s’il y a eu des rétrocommissions sur les contrats d’armement avec le Pakistan, où sont passés les millions d’euros qui sont censés avoir été versés ?

 

Privatisation de la vie politique et nationalisation des coûts

Peut-être que l’on peut répondre simplement à cette question du Diplo par : “les salaires” ?

En réalité, les emplois fictifs que l’on découvre parfois dans certaines administrations ne sont que les métastases d’une pratique avant tout interne aux partis. En leur sein, les gens ne servent à rien, ou presque. Parmi leurs personnels se trouvent représentées principalement 2 catégories : les éligibles, pouvant prétendre à un mandat quel qu’il soit, et les administratifs qui gère tout ce beau monde. Tant qu’ils ne sont pas élus, les “éligibles” sont entretenus par le parti, exactement comme les sociétés de services constituent des viviers de compétences. Le travail des éligibles est simple : ils doivent se faire voir, se montrer, porter la bonne-parole ou, au contraire, capter des revendications pour agréger les populations qui les expriment. La politique est devenue un métier le jour ou le politique est devenu un produit. Un produit que peuvent se payer les plus riches (souvent des entreprises, des lobbies) pour obtenir du temps d’audience ou d’autres avantages. Ce sont les éligibles qui réalisent ce travail de rabatteurs pour leurs partis car, pour être un bon politique, il faut avant tout disposer d’un bon carnet d’adresses, d’un réseau.

Les promesses faites doivent ensuite être tenues. Une fois aux affaires, un élu va renvoyer l’ascenseur à ceux qui le demandent. Les revenus qu’il perçoit en tant qu’élu seront pour partie reversés au parti pour nourrir d’autres coucous.

La professionnalisation de la vie politique pose aux partis les mêmes problèmes qu’aux vraies entreprises. Les salaires trop élevés, les charges, pèsent sur la trésorerie et nécessitent du cash. Heureusement que certains peuvent se faire héberger dans des administrations ou des associations en attendant de (re)trouver un mandat…

 

Le mix-marketing du produit

L’autre versant des besoins de financements correspond aux dépenses en marketing et communication. Là encore on observe que le discours politique, avec ses éléments de langage, est devenu un produit au service d’un autre produit : le candidat. Les campagnes d’affichages ne suffisent plus. Il faut toujours faire le buzz, donc disposer de scènes que l’on souhaite le plus médiatiques possible. En investissant dans des meetings, on fait plus que marquer les esprits des locaux qui se sont déplacés. Les radios, les télévisions sont aux aguets, prêts à capter toute petite phrase, tout dérapage plus ou moins contrôlé, tout chahut. Le meeting coûte moins cher qu’un spot de publicité et passe gratuitement sur toutes les chaînes aux heures de grande écoute. C’est un véritable investissement, souvent sur-facturé, au service d’un projet. Un projet national, mais aussi un projet d’entreprise(s)…

Le story telling devient l’unique horizon de la politique. De toute façon, cette dernière, cantonnée à un territoire, n’a presque plus les moyens d’intervenir au niveau supra-national, ce qui l’achève alors qu’elle a déjà les mains liées dans le dos. Modèle libéral et démocratie sont à bout de souffle parce que le premier, qui meure de sa mauvaise graisse, de ses excès, se sert de la seconde pour tenter d’enrayer sa chute qui est inévitable. En détournant la démocratie des peuples, les lobbies précipitent la chute des intérêts qu’ils protègent.

 

Jusqu’à l’Elysée via le Kremlin

C’est dans ce contexte que le prêt de la banque russe First Czech Russian Bank au FN intervient, un prêt de 40 millions d’euros qui va permettre au FN de faire face à toutes les échéances électorales en France, y-compris celle de 2017. Marine Le Pen, qui a bien compris que, dans le monde politique d’aujourd’hui, “tout est comm'”, veut mettre toutes les chances de son côté et joue son va-tout. Au vu du niveau de financement de son parti (5 millions d’euros) par rapport aux concurrents de l’UMPS (+20 millions d’euros), elle manque cruellement d’argent pour concourir dans la même catégorie.

Marine Le Pen voyage fréquemment en Russie où elle a été reçue par Vladimir Poutine (cf. article Mediapart) en février 2014. En mars 2014, celle-ci déclarait que le peuple de Crimée avait fait un choix prévisible et qu’elle reconnaissait les résultats du vote en faveur de son rattachement à la “mère-Russie”. Nul doute qu’elle se prononcera en faveur des rattachements futurs de parcelles d’Ukraine dont elle prône la fédéralisation. Marine Le Pen parle librement de son orientation pro-russe et explique pourquoi dans une vidéo très instructive disponible sur le site internet du FN. Il semblerait que le Kremlin parie sur le Front National et aborde avec le parti nationaliste des questions “géo-stratégiques” de premier-plan.

Du coup, que devons-nous penser du financement obtenu récemment par le FN de Marine Le Pen ? Si nous devons croire le discours du FN relatif à la collusion entre l’UMPS et les prêteurs privés, de qui le FN est-il l’agent quand il emprunte à la Russie ? Quels intérêts (nationalistes) défend-il quand il prône la fédéralisation de l’Ukraine ? D’après Florian Philippot, personne en France n’étant disposé à prêter au Front National, il a fallu trouver des financements “ailleurs”. C’est la nationaliste Russie qui a fait le geste.

Si nous avions besoin d’une preuve, d’une seule, pour nous convaincre que le communisme est mort en Russie, tout au moins dans les esprits de ceux qui détiennent les rênes du pouvoir, et que le projet que ceux-ci portent est d’obédience nationaliste, ce serait celle-ci.

Si nous avions besoin d’une preuve supplémentaire pour nous convaincre que Marine Le Pen croit dur comme fer en ses chances de victoire aux cantonales de 2015 puis en 2017, ce serait celle-ci. Car cette stratégie repose toute entière sur la confiance de la présidente du FN en sa capacité future de rembourser ses dettes par un accroissement de ses recettes (vague d’adhésions et financements supplémentaires de l’état).

Marine Le Pen

Certains médias s’interrogent : “Le FN, parti de l’étranger ?”. Un “OUI” en réponse à cette question est tout autant savoureux qu’inquiétant et montre à quel point un problème local tel que la corruption ou la collusion peut avoir des conséquences internationales gravissimes quand celles-ci interfèrent avec les relations entre états. Marine Le Pen croit parler d’égale à égal avec Vladimir Poutine alors que celui-ci travaille à la déstabilisation de l’Europe et de l’OTAN en finançant les partis nationalistes, comme lui, qui apportent leur soutien au retour de la Russie et à son positionnement en tant que contre-pouvoir naturel des omniprésents Etats-Unis.

Si le pari de la Russie devait payer, celle-ci démontrerait à la France ainsi qu’à l’Occident tout entier que leur démocratie ne vaut rien puisqu’on peut l’acheter.

 

Wake up.

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Je tente de décrypter l'actualité en croisant différentes sources d'informations dont je fournis systématiquement les liens. Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j'ai des événements dans l'espoir de susciter un échange avec les lecteurs. On me reproche à l'occasion de faire des articles trop longs, mais je m'efforce surtout d'être clair. Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.

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