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Police
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Prophétique Minority Report

Quand Minority Report prophétisait le monde d’aujourd’hui.

Si le film Minority Report lui-même ne m’a pas laissé un souvenir impérissable pour sa qualité intrinsèque d’œuvre cinématographique, la question qu’il nous a posée à tous mérite qu’on y revienne.

Pourquoi maintenant, après toutes ces années ?

Pour être honnête, je n’ai jamais cessé d’y penser. Mais après les attentats de Paris, cette question prend une importance… capitale.

L’attentat commis vendredi 13 semble marquer une rupture : c’est un anti-Charlie.

Depuis que le phénomène Daesh s’est implanté dans notre paysage, dans nos médias et dans nos consciences, chaque acte commis par l’un de ces djihadistes a contribué à faire monter la tension au sein des sociétés qu’il frappait. En France comme ailleurs. En France, les partis de droite ont tous surfé sur ce phénomène, contribuant à faire de lui le monstre qu’il est devenu, du Parti Socialiste au Front National.

Le caractère exceptionnelle de la mobilisation populaire #Charlie en janvier 2015 n’est pas lié qu’à son ampleur, mais également à sa nature cathartique. Alors qu’on aurait pu imaginer que la quinzaine de victimes des événements Charlie allait être la goutte qui ferait déborder le vase du ras-le-bol anti-musulman alimenté par les anxiogènes discours sécuritaires, c’est tout le contraire qui est advenu. Car la majorité des manifestants sont en effet venu signifier à la classe politique que rien ne saurait mettre à mal la société française ni faire éclater cette construction multiculturelle que l’Histoire a produite. “Pas d’amalgames !“, tel était le mot d’ordre.

Avec le #BlackFriday, c’est tout le contraire. Même parmi les plus mesurés on entend s’exprimer la lassitude, la méfiance, souvent un soutien entier ou presque de ce qui sera peut-être un jour consigné dans les livres d’histoire comme un important tournant sécuritaire ayant fait reculer les libertés publiques dans le pays des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Minority ReportContrairement à de nombreux navets américains, le film extrait de Minority Report aborde, dans une Amérique sécuritaire, une question essentielle pour toute démocratie se prétendant un état de droit :

[quote font_size=”14″ bgcolor=”#e3e3e3″ color=”#” bcolor=”#e8f816″ arrow=”yes”]Quels sont les éléments nécessaires et suffisants pour condamner un homme ?[/quote]

Nous vivons dans un état de droit. Un état dont la Justice est indépendante du pouvoir en place. Une Justice élaborée par les représentants du peuple, une Justice qui a pris corps dans des institutions et des textes, des codes, des lois et des articles qui énoncent des principes, un cadre et des peines pour ceux qui y contreviendraient. Un feu rouge c’est 4 points et un homicide 15, 20 ou 30 ans en fonction de certains éléments loin d’être anodins.

Parmi ces éléments, on trouve les deux notions majeures que sont la “responsabilité” et “l’intentionnalité“.

Avec la responsabilité on s’attache à déterminer si l’individu jugé est “responsable” de ses actes, s’il est pleinement conscient de leur portée, de leurs conséquences. Dans le même sac de l’irresponsabilité on trouve pêle-mêle l’age, les troubles psychiatriques, la soumission ou la dépendance psychologique par exemple.

L’intentionnalité va quant à elle permettre de déterminer si l’individu a agi de sang froid ou sous le coup de l’émotion, dans un accès de folie passagère. Un crime passionnel et un meurtre préparé froidement ne sont pas tout à fait comparables.

Mais dans tous les cas, on juge des faits. Des choses qui ont été accomplies. Des actes révolus dont les conséquences perdurent, certes, mais le temps de la Justice succède toujours à celui des faits.

Mais pas dans Minority Report. Dans Minority Report, la police, prévenue par une étrange machine, peut agir pendant la phase d’intentionnalité, avant que le drame n’ait été accompli. Comme les biscuits chinois qui contiennent des petits messages, le message qui contient l’alerte ne fait que décrire un avenir possible, mais ne décrit en aucun cas la réalité.

J’avais été très choqué d’apprendre, quelques heures après les meurtres commis dans la rédaction de Charlie Hebdo, qu’un groupe de terroristes “présumés” avait été “neutralisé” en Belgique par les forces de sécurité qui disposaient alors de nombreuses informations concordantes laissant penser qu’ils allaient passer à l’acte. Tous ont été abattus.

Ils possédaient des armes, des explosifs, des faux papiers. Mais ils n’avaient encore rien fait.

Nous sommes entrés de plain-pied dans l’ère de la Justice préventive. Nous connaissions la police judiciaire, le bras armé de la Justice. Voici venu le temps de la Justice policière, celle qui condamne avant d’avoir jugé.

Le propos ne consiste évidemment pas à prendre la défense des assassins comme je l’ai parfois entendu, mais juste à rappeler que ces individus, que l’on abat de manière préventive, ne sont pas des assassins tant qu’ils n’ont pas commis l’irréparable. Quant aux policiers qui les ont “neutralisés”, ce doux euphémisme qui dédouane et adoucit une réalité bien sombre, ils ont, eux, déjà franchi un certain cap qui consiste à tuer sur ordre, comme les terroristes. Seule la nature des intentions diffère.

Il n’y a que l’intention qui compte ?

Les procès d’intention avaient lieu à l’échelle industrielle dans l’URSS de Staline. Une mauvaise parole ou, pire, une parole mal interprétée, pouvait valoir à celui qui l’avait proférée l’enfer du goulag ou la mort.

Quand les américains enferment à Guantánamo des individus qu’ils soupçonnent d’être liés, d’une façon ou d’une autre, à Al-Qaïda, ils réinventent le goulag. Aucune preuve suffisante ne permettant de juger ces individus en bonne et due forme, on choisit de les faire disparaître et de les enfermer. En parallèle on les torture pour obtenir ces aveux qui seuls pourraient démontrer que nous avions raison de ne plus les considérer comme des semblables, des alter ego, des Hommes tout simplement.

Ce que nous vivons collectivement questionne notre humanité. Et le simple fait de se prétendre une démocratie ne peut pas tout justifier parce que nos intentions, elles, seraient bonnes et légitimes.

Nous souhaitons que ces gens-là paient pour leurs crimes. C’est pourquoi l’état d’urgence, par les pouvoirs exceptionnels qu’il confère aux forces de sécurité, satisfait bon nombre de français parce qu’il permet de frapper vite et fort.

Mais cette capacité accrue de la police s’accompagne de tout un cortège de questions et d’inconvénients que l’unité nationale ne doit en aucun cas contribuer à passer sous silence. Nombre de perquisitions et d’assignations à résidence, la plupart en fait, sont des erreurs. Des individus, adultes et enfants, ont été blessés par des policiers dans le cadre d’interventions plus que musclées. Et nous ne parlerons pas des victimes collatérales causées par nos raids aériens en Syrie dont les frappes n’ont de chirurgicales que le nom.

Le sacrifice temporaire de nos droits les plus essentiels et élémentaires, ceux d’être traités dignement, d’être respectés, d’avoir droit à un procès juste et équitable, d’être considérés comme innocents tant que personne n’aura prouvé le contraire, peut sembler raisonnable au regard de la menace à laquelle nous sommes confrontés. Mais une modification constitutionnelle en ce sens n’est-elle pas exagérée et exagérément dangereuse ?

Sommes-nous prêts à plonger tête baissée dans le monde de Minority Report ? Sommes-nous prêts à accepter l’idée de tuer de façon préventive et de généraliser la justice expéditive pour des individus sur lesquels nous avons de simples soupçons ?

La Justice que nous avons, celle d’un état de droit, repose sur des fondations qui, lorsqu’elles ont été bâties, résultaient de choix faits en conscience. En acceptant le principe de ne juger que des faits et non pas des intentions, nous avons accepté un inconvénient non négligeable : celui de l’irréparable, celui de la perte et de la douleur, pour que nos méthodes et notre Justice ne puissent jamais être assimilées aux pratiques de ceux que nous dénonçons. Pas besoin de remémorer ici les propos d’un Robert Badinter sur la peine de mort car nous comprenons tous de quoi il s’agit.

Le remise en cause de ces principes pose par conséquent la question de la démocratie.

Stéphane Le Fol, porte-parole du gouvernement, répondait dimanche 22 novembre sur France-Inter qu’il n’y avait pas de risque pour la démocratie, que la démocratie c’était le droit de vote et que le gouvernement avait maintenu le scrutin régional. Mais Stéphane Le Fol prend des raccourcis que la réalité dément chaque fois qu’un république bananière élit un dirigeant avec des scores frôlant les 100%.

De nombreux pays disposent du droit de vote et sont officiellement des démocraties. La plupart des pays d’Europe de l’Est, récemment encore inféodés à l’URSS, étaient des démocraties populaires où l’ordre régnait par la terreur, les dénonciations et… la police politique.

Si cette dernière n’est pas d’actualité en France, quoique, n’acceptons pas les modifications constitutionnelles qui pourraient préparer le terrain à une telle évolution de nos sociétés contemporaines.

Oui nous devons nous battre pour contrer ceux qui veulent nous faire du mal mais sans renier nos principes ni céder à la tentation de la toute-puissance et de la violence. C’est cela aussi la justice : prendre du recul pour répondre de façon adaptée et sans jamais céder aux sirènes de la vengeance.

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Wake up.

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Je tente de décrypter l'actualité en croisant différentes sources d'informations dont je fournis systématiquement les liens. Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j'ai des événements dans l'espoir de susciter un échange avec les lecteurs. On me reproche à l'occasion de faire des articles trop longs, mais je m'efforce surtout d'être clair. Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.

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Prophétique Minority Report

Dans le film #MinorityReport la police est capable, grâce à un ordinateur super-puissant, de détecter les intentions de crime et d'intervenir avant que le pire ait eu lieu. Dans une telle société, les prisons sont remplies d'innocents.
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