Le nihilisme selon Onfray : la fiction aux dépens de la réalité

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Le nihilisme selon Onfray : la fiction aux dépens de la réalité

Michel Onfray

TO GO WITH AFP STORY BY CHLOE COUPEAU French philosopher Michel Onfray poses on November 28, 2011 in the French northwestern city of Hérouville-Saint-Clair. Onfray founded 10 years ago a tuition-free Université Populaire (People's University) at Caen, at which he and several colleagues teach philosophy and other subjects to working-class people. AFP PHOTO / KENZO TRIBOUILLARD

Nous vous suggérons souvent d’écouter France Culture, et proposons dans ces pages des liens d’émissions dont nous pensons qu’elles sont éclairantes, lumineuses. Certaines pourraient même changer votre vie en vous apportant de nouvelles grilles de lecture. C’est une expérience qui survient à l’occasion, mais pas souvent, peut-être parce que nous sommes tous tellement pétris de certitudes. Mais des fois, au détour d’un livre, d’un article bien écrit ou d’une émission de radio, nous passons dans un autre monde. Il n’est pas différent, il n’est pas ailleurs, c’est juste une nouvelle instance de celui-ci, une possibilité différente du nôtre. Les férus de physique quantique vous parleraient d’une probabilité. Enfin, les amateurs de Fantasy y verront une possibilité bien réelle de Tel’Aran’Rhiod. 🙂

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Mais revenons à France-Culture qui diffusait comme chaque jour de 19h à 20h la “Contre histoire de la philosophie” par Michel Onfray.

Si, parmi vous, il se trouve des personnes qui pensent que ce monde marche sur la tête et qu’il n’est que les citoyens pour le changer, cette conférence est pour vous .

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contre histoire philosophie onfray

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Le discours d’Onfray pourrait, s’il était prononcé dans le contexte ad’hoc, être politiquement fondateur d’un mouvement social qui rejette le système (pour faire court) tout en souhaitant du lien. Il décrit avec clairvoyance à quel point les individus ont besoin urgemment d’un nouveau contrat social et pourquoi l’établissement de ce nouveau contrat social, réalisation éminemment politique, ne peut pas être pris en charge par la classe politique ni relayé par les médias.

[quote font_size=”16″ bgcolor=”#e3edff” color=”#” bcolor=”#feac01″ arrow=”yes”]Quand on aborde le réel avec l’idéologie, c’est le réel qui disparaît, pas l’idéologie. Dans la confrontation du réel avec l’idéologie, c’est l’idéologie qui triomphe toujours, et le réel on dira juste qu’il n’a pas lieu. […] D’où le “pas d’amalgames, ça n’a rien à voir”, toutes ces choses habituelles qui font que quand on vous dit une chose on vous parle d’autre chose. […] Donc c’est une révolution qu’il faudrait faire, et je ne suis pas sûr que les gens de pouvoir qui, depuis des années, nous gouvernent, aient envie de cette révolution qui consisterait à dire : “un peu de responsabilité, un peu de mémoire, un peu de souvenirs”.[/quote]

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Contre la pensée unique, la bien-pensance contemporaine, cette pensée d’abord économique puis relayée, portée par nos politiques, il est important de penser à nouveau , que chacun s’approprie cette nécessité qu’est de voir par soi-même.

Bien sûr, la philosophie peut aider, à condition de ne plus être dans les purs concepts, mais bel et bien ancrée dans le réel. Lire Voltaire et Montaigne n’a pas d’intérêt si la question de savoir quoi en faire dans notre monde actuel n’est pas posée.

C’est donc une invitation à reprendre nos destins en main dont il s’agit.

[quote font_size=”16″ bgcolor=”#e3edff” color=”#” bcolor=”#feac01″ arrow=”yes”]On a aujourd’hui une démagogie qui nous est présentée comme une démocratie. Et quiconque aujourd’hui parle de démocratie passe pour un démagogue. Ça aussi c’est analysé chez Orwell : “le vrai c’est du faux, […] le mal c’est le bien”. C’est sidérant ce qu’avait prévu Orwell. Le réel nous est présenté comme une fiction et la fiction nous est présentée comme le réel.[/quote]

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Pour Onfray, il est important de penser à nouveau les choses pour sortir de l’idéologie qui, par les médias, par l’enseignement, intervertit le réel et la fiction.

On pourrait illustrer cela avec des exemples pris dans l’actualité et que nous avons abordés dans “Au Commencement était le Verbe” :

  • Prenons le sujet du chômage ou de son jumeau monstrueux, la croissance, qui est très souvent traité de cette façon par les médias et les politiques. Alors que le chômage continue d’augmenter et que la croissance ne décolle pas (notre expérience sensible et partagée du réel), François Rebsamen nous confie son sentiment que le croissance revient, que les choses commencent à bouger.
  • On peut également citer Emmanuel Macron qui promet qu’il n’y aura pas de “carnage social” chez Areva. Quelques semaines après, les chiffres tombaient : 6.000 suppressions de postes.

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[quote font_size=”16″ bgcolor=”#e3edff” color=”#” bcolor=”#feac01″ arrow=”yes”]Il faut éviter de célébrer l’euro, l’Europe, l’argent, le marché qui fait la loi partout. On ne peut pas dire ça et son contraire. On ne peut pas défendre le marché qui fait la loi ET la République. Dans la République, ce n’est pas le marché qui fait la loi. C’est l’idée de la nation, de la communauté, de ce qu’on peut faire tous ensemble. C’est pas l’argent.[/quote]

[gap height=”10″]

onfray université populaire caenL’utilisation de la grille de lecture orwélienne est tout à fait efficace sur bien d’autres sujets qu’Onfray ne fait qu’effleurer. Si l’Europe ne fonctionne pas, c’est parce qu’il n’y a pas assez d’Europe. Si le terrorisme nous frappe, c’est parce que nous n’avons pas assez bombardé, nous devons intensifier nos frappes. Etc.

Cette façon qu’ont les instances du pouvoir de penser en vase clos les empêchent de mesurer à quel point elles se trompent. L’absence du réel dans les mécanismes de décision indique clairement qu’on est dans l’idéologie la plus aboutie et qu’il n’est pas raisonnable de compter sur les gouvernants en place pour “changer de logiciel“.

L’absence de compassion qui caractérise notre époque est à la fois cause et conséquence de nos malheurs. Cette absence de compassion se retrouve un peu partout :

  • en Europe, contre la Grèce.
  • dans les partis extrémistes, contre les immigrants qui fuient la misère.
  • dans l’économie et l’entreprise où les riches ramassent tout en se servant des individus qu’ils exploitent ici et ailleurs.

Quand chacun, déçu par la faillite d’un modèle de société,  croit qu’il peut s’en sortir en pensant uniquement à soi, c’est le contrat social qu’on affaiblit plus encore. En affaiblissant, en déchirant le contrat social, on promeut la loi du plus fort, la loi de la jungle, qui est celle des marchés comme nous avons eu l’occasion de l’écrire récemment encore dans ce blog. Mais on généralise aussi le principe de l’enfant-roi avec tout ce que cela charrie de revendications en faveur de la liberté : liberté de faire, penser et dire ce que l’on souhaite, rejet du “surmoi” considéré comme castrateur.

Or, rappelle Onfray, il n’y a pas de liberté sans règles. La liberté est le pendant de la responsabilité dans le cadre d’un système de règles auxquelles chaque individu consent librement.

[quote font_size=”16″ bgcolor=”#e3edff” color=”#” bcolor=”#feac01″ arrow=”yes”]L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté (J.J. Rousseau)[/quote]

Payer ses impôts est l’une de ces règles. De même que respecter l’Autre dans sa diversité est une règle fondamentale du contrat social. On ne peut pas systématiquement opposer la liberté de faire / dire / penser quelque chose au rappel des règles élémentaires du vivre-ensemble. A ce titre, l’épisode Charlie est, pour Michel Onfray, emblématique de ce brouillage des repères qui résulte de l’opposition des concepts (La Liberté, déclinée dans ce contexte sous son avatar de liberté de la presse) sans qu’y soit introduite, jamais, le principe de responsabilité. Il est possible, techniquement, de publier des caricatures de Mahomet. Est-ce souhaitable ?

Si le “principe de liberté” consiste à répondre “oui” à cette question sans qu’il soit possible d’argumenter contre, alors on est dans l’idéologie.

Pour que le principe de liberté puisse s’exercer correctement dans la réalité, il est nécessaire de réintroduire l’autorité. Mais pas une autorité transcendante, qui viendrait d’en haut, pas une religion aux préceptes de laquelle on se doit d’obéir sans comprendre, comme semble le devenir parfois l’idée de laïcité (par exemple) en France. Cette autorité serait plutôt immanente, elle viendrait des gens eux-même, au nom justement du principe de responsabilité.

onfray

Pour prendre une image qui n’est pas d’Onfray, on pourrait résumer de la façon suivante :

  • je suis libre
  • je peux taper mon voisin, ou pas
  • si je décide de ne pas le taper, ce n’est pas parce que quelque chose m’en empêche comme une autorité supérieure ou, le cas échéant, la trouille d’en prendre une en retour
  • si je décide de ne pas le taper c’est parce que je sais que je peux lui faire mal

On voit que cette autorité n’a rien à voir avec l’autoritarisme. Il s’agit plutôt d’une autorité morale, donc une construction, qui indique une direction, si possible la bonne, sans la violence à laquelle recourt l’autorité.

Cette autorité est celle des règles construites ensemble. C’est le débat démocratique et parlementaire. On y définit collectivement ce que l’on souhaite que la vie soit : quelle famille, quelle école, quel couple, quelle police, etc.

Puis on respecte ces règles.

Aujourd’hui, l’ordo-libéralisme sape cette co-construction. L’argent devient le seul facteur important de l’équation et le marché fait la loi. La loi du marché, qui est une loi technique, déconstruit progressivement la loi des hommes.

Pour conclure, Michel Onfray cite cette phrase de Lionel Jospin :

[quote font_size=”16″ bgcolor=”#e3edff” color=”#” bcolor=”#feac01″ arrow=”yes”]Je veux bien d’une économie de marché, mais pas d’une société de marché.[/quote]

Il dénonce à travers cette phrase la façon dont évolue notre société. Dans de nombreux domaines, l’éducation, la santé, la sécurité, etc., le marché fait son apparition et guide nos pratiques sociétales.

L’exemple du débat sur la fin de vie illustre parfaitement cette situation. Celui-ci pourrait en effet être abordé sous l’angle du droit de chacun de décider de son sort, comme c’est le cas en Suisse avec le suicide assisté. Or, quand le marché s’introduit dans le débat, c’est le coût des soins qui est le facteur retenu. L’hôpital se trouve coincé dans une réflexion mercantiliste quand il doit décider de la fin des soins sur des critères économiques plutôt qu’humains.

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Nous espérons vous avoir donné l’envie d’écouter cette admirable conférence. Mais avant de vous laissez au plaisir de cette heure d’écoute, je souhaitais répondre à Michel Onfray sur un point de désaccord concernant les événements qui ont ensanglanté la rédaction de Charlie Hebdo, et notamment sur la mobilisation #JeSuisCharlie.

Je pense, à titre personnel, qu’il n’était pas nécessaire à Michel Onfray de “jeter à la poubelle” la mobilisation populaire #JeSuisCharlie au prétexte que celle-ci, malheureusement récupérée par les politiques (et débouchant sur la Loi Renseignement), était téléguidée par le prêt-à-penser relayé par les médias. Pour avoir participé à ce grand rassemblement (et sans peur aucune de me déjuger d’une quelconque façon), je peux affirmer que je ne manifestais pas en faveur de la “liberté de la presse” ou contre le terrorisme. J’ai pensé, en mon âme et conscience, qu’il était important de manifester mon soutien à la communauté musulmane de France contre les amalgames qui allaient, quoi qu’il en soit, être commis.

Oui je suis pour la liberté de la presse (cela sera atteint quand elle ne sera plus financée par des groupes industriels qui maîtrisent la diffusion et le ton de l’information) mais, tout comme Michel Onfray, contre le matraquage systématique des musulmans. Une ou deux caricatures étaient tout à fait acceptables et à même d’engager un débat avec l’Islam de France pour que celui-ci prennent conscience, justement, du contexte républicain dans lequel il s’est ancré quand il s’est établi en métropole. Mais nous savons, parce que nous connaissons tous des musulmans, à quel point les représentations du Prophète leur sont pénibles. N’avons-nous pas non plus, dans l’Église judéo-chrétienne, eu droit à nos iconoclastes ?

Oui je suis contre le terrorisme, c’est évident ! Mais je suis aussi contre les amalgames qui laisseraient penser que l’Islam le promeut. Tout comme je suis contre ces bombardements qui l’alimentent. Tout comme j’en veux à notre société de laisser faire ces horreurs qui aboutissent à la ghettoïsation d’une part importante de notre population parce que le patronyme, parce que la couleur de peau, parce que la banlieue, parce que la préférence nationale un jour peut-être.

C’est pour toutes ces raisons que j’ai participé à la mobilisation #JeSuisCharlie dans les rues de Paris, et c’est aussi ce que j’ai expliqué à mes enfants quand ils ont demandé pourquoi tout le monde était là. Quasiment 10% de la population d’Ile-de-France !! Des millions d’individus à travers la France.

Je crois que cette manifestation syncrétisait justement cette volonté populaire de renouveau de notre contrat social.

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Wake up.

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Je tente de décrypter l'actualité en croisant différentes sources d'informations dont je fournis systématiquement les liens. Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j'ai des événements dans l'espoir de susciter un échange avec les lecteurs. On me reproche à l'occasion de faire des articles trop longs, mais je m'efforce surtout d'être clair. Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.
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Le nihilisme selon Onfray : la fiction aux dépens de la réalité

La loi du marché, comme celle de la gravité, entraîne l' homme dans sa chute. Voilà ce que m'évoque cette excellente conférence de Michel Onfray.
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