René Girard : disparition d’un grand penseur

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René Girard : disparition d’un grand penseur

René Girard

René Girard

René Girard, académicien depuis 2005, avait déclaré, lors de son discours d’entrée à l’Académie française, que cette reconnaissance institutionnelle qui lui était faite ne masquait que trop mal l’oubli par la France en général de son travail et de son apport dans le domaine des sciences sociales.

Professeur de littérature et de civilisation française, celui-ci s’était installé depuis 1947 aux États-Unis où il enseignait au sein de la prestigieuse université de Stanford aux côtés, notamment, de Michel Serres.

Sa passion pour la littérature, son travail incessant sur les grandes œuvres romanesques de Proust ou encore de Shakespeare, son analyse des mythes et des religions, lui avaient donné l’occasion de découvrir la présence d’un mécanisme à l’œuvre au sein de toute société : le mécanisme du désir mimétique.

Ce principe est simple : lorsqu’un individu A “admire” un individu B, lorsque A trouve à B des traits, des qualités qu’il souhaiterait avoir pour lui-même, alors l’individu A va se mettre en position de vouloir ressembler à l’individu B. C’est le mimétisme. L’aboutissement de ce processus d’identification, c’est le désir mimétique : comme A admire B auquel il souhaiterait ressembler, A développe nécessairement les mêmes désirs que B. Si B estime qu’on “objet” est désirable, alors A, qui veut ressembler à B, finira lui aussi par trouver que cet objet est désirable. Or cet objet peut être unique. Par conséquent, le mimétisme et le désir mimétique peuvent aboutir à une rivalité mimétique puisque A et B vont alors désirer un même objet.

Or ce désir pour un même objet n’est en définitive pas le même. Si B désire vraiment l’objet pour ses qualités intrinsèques, A ne le désirera quant à lui que parce que B, par son propre désir, lui a signifié que cet objet était désirable.

Ce processus très simple est à l’œuvre naturellement et peut être identifié dans de nombreux archétypes de relations : le maître et son élève, le père et son fils, entre deux rivaux qui se disputent l’affection d’une femme ou encore entre deux frères qui veulent jouer au même moment avec le même jouet. De même, les premières années de vie d’un enfant sont complètement dépendantes du mimétisme et de sa capacité à reproduire les actes de ses parents : manger, boire, parler (parfois plutôt mal ^^). Ici une connexion est possible avec les recherches de Bourdieu sur la reproduction des élites, le concept d’habitus.

Les implications d’une telle découverte sont importantes dans de nombreux domaines des sciences sociales : anthropologie, psychologie, sociologie, pour ne citer que celles-ci. En réalité, si René Girard se plaint d’être oublié par les institutions, sa théorie a fait florès auprès de nombreuses personnes et l’on peut trouver très facilement sur le Web de nombreuses conférences et travaux basés sur les concepts girardiens.

Pour les plus curieux d’entre vous, vous découvrirez certainement que nombre de ces conférences traitent également du thème de la religion. Pour le très chrétien René Girard, la religion est en effet une structure sociale dont la finalité est de garantir l’ordre social qui s’est construit sur un “meurtre fondateur“. On retrouve ici une pensée proche de la théorie freudienne de la “horde primitive” constituée des frères unis dans et par le meurtre du père.

Pour René Girard, les mythes que nous connaissons tous sont autant de traces de ces meurtres fondateurs dont nous ne conservons que des bribes dont le sens et la réalité initiale se perdent à mesure que le temps passe. La religion, par son aspect ritualiste, reproduit ces meurtres fondateurs, le geste rituel demeurant le seul lien (entretenu par le rite) avec le geste fondateur. Lors de l’eucharistie par exemple, les chrétiens “partagent” le corps et le sang de Jésus qu’ils “consomment” dans un même mouvement.

La Cène par Leonardo da Vinci

La Cène par Leonardo da Vinci

Chaque messe célébrée par la communauté des croyants (ce que les musulmans nomment “oumma“) consiste à répéter sans fin la “Cène“, ce moment particulier qui fonde le christianisme (en opposition au judaïsme dont il porte les gènes) et où Jésus annonce à ses apôtres qu’il va se sacrifier pour faire advenir la “révélation”, ou apocalypse, qui signifiera la fins de temps.

Par “fin des temps”, on entend alors la fin du temps d’avant, l’époque à laquelle on met fin pour qu’advienne enfin celle de la réalisation des prophéties et des promesses.

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Il serait intéressant d’élargir alors la notion de “meurtre du père”, qui laisse supposer un acte sanglant comme fondement de tout groupe social, à celle, suffisante, de “fin de l’époque du père”. La nouvelle génération, qui prend la place des pères avant eux, peut être porteuse d’un changement si la majorité des fils est unie dans un désir de changement et non pas dans un désir de tradition. Le meurtre effectif du père peut survenir quand les fils souhaitent précipiter un changement que la tradition, qui garantit l’ordre social établi, verrouille. Quand le seul changement de génération ne suffit pas pour que le changement advienne, c’est dans la violence que la génération d’après fait valoir ses propres désirs.

De ce point de vue, la Révolution Française est un moment exemplaire. A la lueur des Lumières, une pensée s’est développée, qui fomentait depuis longtemps dans les esprits sans jamais advenir. Cette pensée d’un monde meilleur parce que différent ne pouvait advenir parce que l’ordre social en place, une monarchie de droit divin, verrouillait le système par le principe d’hérédité. Ce remplacement de l’ordre des pères par celui des fils s’est fait dans une explosion de violence et par une prise de pouvoir qui, à l’époque de la Terreur, a ritualisé les exécutions d’individus incarnant l’ordre ancien, celui des nobles, au premier rang desquels la famille royale elle-même.

Guillotine

Exécution des nobles sur l’actuelle place de la Concorde

La “fin des temps” pour la royauté a donc coïncidé avec la naissance de la République, qui a fondé un nouvel ordre social sacralisé dont la devise est “Liberté, Égalité, Fraternité”.

La messe républicaine, c’est l’élection. Elle ritualise l’arrivée au pouvoir d’un homme ou d’une femme du peuple élu(e) par ses pairs, d’autres citoyens. Ce qu’on lui reproche aujourd’hui, mais c’est un autre débat, c’est d’élire un nouveau monarque de substitution en mémoire du “père”, le roi, que la révolution des fils a tué. Le roi est mort, vive le roi…

Pour René Girard, la survenance d’un nouvel ordre social, celui des fils (et des filles !), s’accompagne de la mise en place de nouveaux rituels. Donc de nouveaux verrous, finalement, que les générations suivantes rêveront de faire sauter. A sa façon, la religion était déjà une façon de faire sécession au sein d’une société régie par un ordre établi. Sa structure de proto-état lui permettait de maintenir en son sein un ordre au moyen de règles auxquels se soumettaient tous les membres. Ce sont les tabous et toutes les formes d’interdits qui s’imposent à chaque membre de la communauté des croyants. Cet aspect se retrouve également dans “Totems et tabous” de Freud.

Dans l’attente de la révélation, de l’apocalypse, la communauté des croyants cohabitaient avec le reste de la société. Pas étonnant, donc, que les religions aient été autant pourchassées partout dans le monde puisqu’elles représentaient une forme concurrente d’ordre social pour le pouvoir en place. Une bataille de légitimité en quelque sorte.

Il y a peu de livres dans sa vie dont on peut dire qu’ils l’ont profondément changée. Pour moi la découverte puis la lecture assidue de l’œuvre de René Girard a été une révélation qui a profondément bouleversé ma grille de lecture de notre monde.

L’athée que je suis s’étonne qu’un penseur comme René Girard ait su faire cohabiter sa foi chrétienne avec la révélation du mécanisme sous-jacent de celle-ci. Un magicien ne l’est que parce que personne n’a la compréhension intelligible des tours qu’il réalise. Une fois qu’on a capté le “truc”, la magie devient du talent. Comment le démontage de la “magie chrétienne” a-t-il pu ne pas affecter sa foi, voilà pour moi le véritable mystère.

René Girard est mort le 4 novembre 2015 à l’âge de 91 ans. Nul doute que son travail a inspiré de nombreux chercheurs dans divers domaines des sciences sociales et que celui-ci influera d’une façon ou d’une autre sur la vie des générations futures.

De nombreux sites Web lui sont consacrés, ainsi qu’un certain nombre de vidéos sur Youtube.

Nous ne saurions que trop vous recommander la lecture de ce grand homme.

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Je tente de décrypter l'actualité en croisant différentes sources d'informations dont je fournis systématiquement les liens. Je livre également mes réflexions sur la compréhension que j'ai des événements dans l'espoir de susciter un échange avec les lecteurs. On me reproche à l'occasion de faire des articles trop longs, mais je m'efforce surtout d'être clair. Je suis ouvert à la critique si celle-ci est constructive et permet de progresser.

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